—Là, installez-vous confortablement. Voici les cigares que vous aimez.

Il les plaça à ma portée, et continua à arpenter la pièce, en s’arrêtant de temps à autre sous le tableau de l’âne.

—Comment c’est arrivé? Je vous le conterai en cinq minutes. Et cela n’a pas pris plus de temps!... Je me rappelle encore mon étonnement et ma joie en recevant la lettre de Mrs Stroud. Au fond de moi-même, j’avais, bien entendu, toujours senti qu’il n’avait pas son pareil, seulement j’avais suivi le courant, je m’étais fait l’écho des platitudes que l’on débitait sur lui dans le monde, et j’avais fini par croire que Stroud n’était qu’un «raté», un de ceux qui restent en arrière. Et sapristi! il est resté en arrière, mais c’est parce qu’il devait demeurer! Nous autres, nous avons dû nous laisser pousser en avant ou sombrer, mais Stroud était bien au-dessus du courant, il reposait sur des bases immuables, comme vous le disiez.

J’allai donc chez lui dans les meilleures dispositions. J’étais même attendri à la pensée émouvante qu’il aurait, après sa carrière manquée, la gloire posthume d’être peint par moi! J’avais l’intention de faire le portrait gratuitement: je le dis à Mrs Stroud lorsqu’elle commença à bégayer quelque chose sur son peu de fortune. Je me vois encore lui répondant dans un élan superbe que l’honneur était pour moi. Oh! j’étais généreux, mon cher Rickham! Je posais pour moi-même comme si j’avais été mon propre modèle.

On me conduisit auprès du lit mortuaire, et on m’y laissa. J’avais envoyé d’avance tous mes accessoires et il ne me restait plus qu’à placer le chevalet et à me mettre au travail.

Stroud n’était mort que vingt-quatre heures auparavant, de la rupture d’un anévrisme qui avait laissé le visage intact et sans trace de souffrance. Je l’avais rencontré une ou deux fois dans ma vie, et il m’avait paru plutôt insignifiant. Mais je vis maintenant qu’il était superbe. J’en fus heureux d’abord au point de vue esthétique, heureux d’avoir un tel «sujet» à traiter. Puis, comme je me mettais au travail, j’eus subitement l’étrange impression que Stroud était encore en vie! Je commençai à esquisser sa tête, et je sentis son regard qui s’appuyait sur moi... Alors je me demandai: «S’il m’observait vraiment, que dirait-il de ma manière de travailler?» Cette pensée était tellement obsédante que mes traits devinrent hésitants. J’étais de plus en plus nerveux et indécis...

Une fois, en levant la tête, je crus le voir sourire dans sa barbe grise, comme s’il eût possédé un secret qu’il s’amusait à me cacher. Ceci m’exaspéra encore davantage.

Son secret? Mais j’en avais, moi, un secret qui valait mille fois mieux que le sien! Je me mis à l’ouvrage avec rage, et j’essayai quelques-uns de mes coups d’audace; je les «ratai» tous. Je vis bien qu’il ne regardait pas ces «trompe-l’œil». Je ne pouvais détourner son attention; son œil demeurait fixé sur l’œuvre elle-même, dans ce qu’elle avait vraiment de difficile, et c’étaient ces difficultés que j’avais toujours éludées ou cachées par de jolies taches de couleur. Mais comme il mettait tous mes mensonges à nu!

Je relevai de nouveau la tête et j’aperçus, pour la première fois, cette esquisse de l’âne, qui était accrochée au mur près du lit. Mrs Stroud me dit après que c’était la dernière œuvre de son mari,—un souvenir fixé d’une main tremblante, à l’époque où il était allé dans le Devonshire pour se soigner d’une crise au cœur. Ce n’était qu’une note prise à la hâte, mais c’était aussi toute son histoire artistique. Chaque trait révélait des années de travail persistant, tenace, dédaigneux. Un homme qui aurait toujours navigué avec le courant n’eût jamais eu la force de remonter le fleuve ainsi.

Je me remis à mon travail, et je continuai à tâtonner et à patauger; puis je regardai l’âne de nouveau. Je vis que dès le premier trait de son esquisse Stroud avait su où il voulait en venir. Il avait possédé son sujet, il se l’était assimilé, il l’avait pour ainsi dire réincarné. Et moi? Je n’avais créé aucune de mes œuvres,—je les avais simplement adoptées!... Enfin sous le regard de cet œil qui m’observait, je me sentis incapable de tracer un trait de plus. Incapable? Mais je l’avais toujours été! «Je n’avais jamais rien su.» Seulement, avec mes modèles et mon public, un empâtement un peu voyant suffisait pour cacher la chose. Je les aveuglais à coups de couleur... Eh! je m’aperçus que le regard du mort traversait cette couleur menteuse, pénétrait jusqu’aux dessous les plus cachés de mon œuvre.