LES DEUX AUTRES
I
Debout devant la cheminée, Waythorn attendait que sa femme descendît pour passer à la salle à manger. C’était leur première soirée sous son propre toit, et son frémissement intérieur, indice d’une agitation juvénile, l’étonnait lui-même. Il n’était assurément pas vieux,—à peine avait-il plus de trente-cinq ans,—mais il s’était cru arrivé à l’âge où les passions se calment. Cependant, il sentait comme un regain de jeunesse se mêler à la satisfaction tranquille que suscitaient en lui l’atmosphère de son salon fleuri et l’attente du dîner en tête à tête avec sa femme.
La maladie de Lily Haskett, fille d’un premier mariage de Mrs Waythorn, avait brusquement rappelé les nouveaux mariés au cours de leur voyage de noces. D’après le désir exprimé par Waythorn, l’enfant avait été installée chez lui le jour même où il épousait sa mère; et aussitôt, le médecin leur annonçait qu’elle était atteinte de la typhoïde, une typhoïde légère, assurait-on, sans aucun symptôme inquiétant. Lily, dans toute la force de la santé et de ses douze ans, triompherait aisément d’une maladie qui promettait d’être bénigne. La garde émit le même avis, et parla sur un ton si rassurant que, le premier moment de frayeur passé, Alice Waythorn en avait pris son parti avec le plus grand sang-froid. Elle aimait tendrement Lily; son affection pour sa fille avait été un de ses plus grands charmes aux yeux de Waythorn; mais son système nerveux parfaitement équilibré, et dont avait hérité l’enfant, défendait à cette femme essentiellement raisonnable de perdre son temps en craintes vagues et chimériques. Aussi Waythorn s’attendait-il à la voir entrer dans le salon, un peu en retard sans doute pour avoir voulu jeter un dernier coup d’œil sur sa fille, mais aussi placide et parée que si ses lèvres se fussent posées sur un front d’enfant bien portant. Sa sérénité constante lui était un repos; elle compensait la nervosité de sa nature, à lui, quelque peu impressionnable; et tandis qu’il se la représentait penchée sur le lit de Lily, il pensait au baume que devait être sa présence auprès d’un malade; sa démarche seule ramènerait à la santé.
La vie de Waythorn avait été terne, plutôt par l’effet de son tempérament que par celui des circonstances, et il s’était laissé attirer vers Alice par sa gaieté imperturbable, qui entretenait la fraîcheur de sa jeunesse et de son entrain à un âge où les énergies féminines prennent le plus souvent un caractère différent, soit que les femmes perdent de leur activité, soit qu’elles deviennent plus agitées.
Il savait ce que l’on disait d’elle; car, malgré son excellente situation mondaine, la délation, quoique faible et timide, ne l’avait pas épargnée plus que d’autres. Lorsqu’elle avait fait son apparition dans le monde de New-York, il y avait quelque neuf ou dix ans, patronnée par Gus Varick, qui devait devenir son second mari et qui l’avait découverte on ne savait trop où,—à Pittsburg ou à Utica,—la société, tout en acceptant la jolie Mrs Haskett, s’était réservé le droit de désavouer au besoin sa propre sanction. Pourtant, les renseignements qu’on obtint sur elle établirent nettement sa parenté avec une famille parfaitement bien posée, et prouvèrent que son premier divorce était la conséquence inévitable d’un mariage imprudemment conclu à dix-sept ans; et comme on ne savait rien de Mr Haskett, il était facile de le charger de tous les péchés d’Israël.
Le mariage d’Alice Haskett avec Gus Varick lui ouvrit les portes d’une société dont elle souhaitait ardemment faire partie, et pendant plusieurs années les Varick furent le ménage en vogue de la capitale. Malheureusement, l’union fut courte et orageuse, et cette fois le mari eut ses partisans, quoique ses défenseurs convinssent eux-mêmes qu’il n’était pas fait pour le mariage.
Les tribunaux de New-York n’accordant le divorce qu’en cas d’adultère, un divorce y est, pour celui qui l’obtient, comme un brevet de vertu, et Mrs Varick, grâce au demi-veuvage de sa seconde séparation, fut admise à confier ses dernières infortunes conjugales aux oreilles les plus prudes de la ville. Mais lorsqu’on apprit son remariage avec Waythorn il se produisit un revirement momentané. Ses meilleurs amis eussent préféré la voir se confiner dans ce rôle de femme offensée qui lui était aussi séant que des voiles de crêpe à une veuve blonde et rose. Il est vrai qu’un temps suffisant s’était écoulé, et que personne n’osa ou n’eut même l’idée d’insinuer que Waythorn avait supplanté son prédécesseur. Mais on hochait la tête en parlant de lui, et un de ses amis,—un envieux sans doute,—à qui il déclarait avoir pris cette décision en toute connaissance de cause et les yeux ouverts, lui répondit sur un ton narquois:
—Oui, les yeux ouverts et les oreilles bouchées!
Waythorn pouvait sourire devant ces allusions qu’il avait escomptées d’avance. Il savait que la société n’est pas encore faite aux conséquences du divorce, et que, jusqu’au moment où l’usage les aura fait admettre, toute femme qui use de la liberté que lui accorde la loi doit justifier socialement de ses actes par sa propre manière d’être. A ce point de vue, Waythorn avait une confiance complète dans l’habileté de sa femme. Son opinion fut pleinement confirmée, et avant même la célébration du mariage, le cercle d’Alice Varick s’était ouvertement rallié pour la défendre contre la malveillance générale. Elle montra en tout son calme habituel, surmontant les obstacles sans paraître même les voir, et Waythorn, étonné de son sang-froid, songeait avec surprise à toutes ces mesquineries de la vie auxquelles il avait attaché tant d’importance. Il éprouvait maintenant le sentiment de s’être réfugié dans le port du salut, en unissant sa nature moins vivante à celle de sa femme, plus riche et plus ardente, et il se laissait aller à une réelle satisfaction en pensant que, tout à l’heure, sa tâche auprès de Lily accomplie, elle ne rougirait pas de témoigner franchement du plaisir que lui causeraient un bon dîner et sa première soirée dans l’hôtel de son mari.