Pour s’excuser de son mariage par une plaisanterie, elle avait dit un jour qu’au moins en l’épousant elle avait été débarrassée de son voisinage forcé dans les dîners...
Elle ne se rendait pas compte à ce moment-là du prix auquel elle payait cette immunité.
John Arment était «impossible», parce qu’autour de lui tout devait descendre à son niveau. Par un inconscient procédé d’élimination, il avait exclu du monde ce dont il ne sentait pas personnellement le besoin. Il était devenu pour ainsi dire une atmosphère dans laquelle ne survivaient que ses propres exigences. Ceci aurait pu impliquer un égoïsme voulu, mais il n’y avait rien de tel chez Arment, être aussi instinctif qu’un animal ou un enfant, et cette inconscience presque enfantine empêchait qu’on ne se fît toujours sur lui une opinion juste. N’était-il pas tout simplement retardé dans son développement intellectuel? Il avait, en tout cas, cette finesse inattendue qui fait dire d’un homme un peu court que ce n’est pourtant pas un imbécile, et c’était précisément cette qualité qui portait le plus sur les nerfs de sa femme.
Même pour le naturaliste, il est ennuyeux de voir ses déductions troublées par quelque déviation de forme ou de fonction; combien plus pour la femme dont l’opinion qu’elle a d’elle-même est si inévitablement liée au jugement qu’elle porte sur son mari!
La finesse d’Arment n’impliquait en effet aucune faculté intellectuelle latente, mais plutôt des virtualités de sentir, de souffrir même, d’une manière aveugle et rudimentaire, auxquelles Julia préférait ne pas songer.
Elle était absolument pénétrée des raisons qui lui faisaient abandonner son mari, et pas un instant elle ne pensa que ces raisons pouvaient bien ne pas être aussi compréhensibles pour lui que pour elle. Et pourtant, lorsqu’elle réfléchissait au passé, elle revoyait toujours le regard, plein d’une perplexité qu’il eût été incapable d’exprimer, par lequel il avait acquiescé à ses justifications. Mais, il faut l’avouer, ces moments étaient rares. Son mariage avait été trop malheureux pour être examiné à un point de vue philosophique.
Et son infortune, bien que causée par un ensemble de raisons complexes, était aussi réelle que si les raisons en eussent été simples. L’âme est plus facile à meurtrir que la chair, et Julia était blessée dans toutes les fibres de son être moral. La nullité écrasante de son mari l’anéantissait de plus en plus, obscurcissant son horizon, raréfiant son atmosphère; ses rêves, morts faute d’aliment, ressemblaient à un amas de corps en décomposition parmi lesquels on l’aurait emprisonnée! Elle se sentait victime d’un guet-apens vieux comme le monde, et dans lequel son corps et son âme seraient tombés pour être impitoyablement asservis. Si le mariage était réellement la rançon d’une dette contractée dans l’ignorance, et si cette rançon devait durer autant que la vie, alors le mariage était un crime contre la nature humaine.
Quant à elle, jamais elle ne participerait au maintien d’une erreur dont elle avait été la victime, cette erreur qui contraint un homme et une femme aux relations les plus intimes jusqu’à la fin de leur vie, bien qu’ils se sentent, l’un et l’autre, comprimés comme l’arbre croissant dans le cercle de fer qui soutenait l’arbrisseau.
C’était dans le premier élan de son indignation qu’elle avait rencontré Clément Westall. Elle s’était bien vite aperçue qu’elle l’intéressait et s’était débattue contre les conséquences de cette découverte, craignant de se laisser prendre de nouveau dans les lacs des relations convenues. Pour éviter ce danger, elle avait exposé ses opinions à Westall avec une précipitation presque indiscrète, et avait vu avec surprise qu’il les partageait. La franchise d’un prétendant qui, tout en faisant sa cour, avouait ne pas croire au mariage, était pour elle un attrait de plus. Quant à Westall, les pires audaces de Julia ne le surprenaient pas, tant il avait réfléchi à tout ce qu’elle sentait; tous deux en étaient donc arrivés aux mêmes conclusions. En effet, comme disait Westall, la croissance n’étant pas égale pour tous, tel joug trop large pour l’un devient vite trop étroit pour l’autre. Le divorce n’a pas d’autre but que de réajuster les relations personnelles, et dès que l’on aura reconnu que ces relations doivent forcément être transitoires, elles gagneront en dignité aussi bien qu’en harmonie. On n’aura plus besoin de recourir à ces ignobles connivences, à ces perpétuels sacrifices de sensibilité personnelle et de fierté morale sur lesquels on étaie les mariages boiteux. Chaque partenaire du contrat mettra son point d’honneur à être le plus parfait modèle de développement individuel, sous peine de perdre le respect et l’affection de l’autre. La nature inférieure, ne pouvant plus abaisser vers elle celle qui lui est supérieure, sera forcée de s’élever, à moins de rester isolée à son niveau inférieur. La seule condition nécessaire pour rendre un mariage harmonieux est donc de reconnaître franchement cette vérité, et d’exiger des parties contractantes le solennel engagement d’être fidèles à leur promesse, et de se séparer dès que l’accord le plus complet aura cessé d’exister. C’est un adultère d’un nouveau genre que d’être infidèle à soi-même.
Or Westall venait de rappeler à Julia que leur mariage avait été contracté sur cette base, la cérémonie en elle-même n’ayant été qu’une concession sans importance à des préjugés sociaux. Maintenant que le divorce existait, le mariage n’était plus une impasse, et l’engagement que l’on prenait n’amoindrissait en aucune façon le respect de soi-même.