La nature de leur attachement plaçait Westall et Julia tellement au-dessus de semblables éventualités qu’il leur était facile d’en discuter librement. Ils avaient même à tel point le sentiment de leur parfaite sécurité que Julia avait pris l’habitude d’insister tendrement sur la promesse que lui avait faite Westall de réclamer son dégagement quand il cesserait de l’aimer. L’échange de ces vœux semblait les rendre, dans un sens, les champions de la nouvelle loi, les pionniers dans le pays encore inexploré de la liberté individuelle: ils sentaient qu’ils avaient en quelque sorte atteint la félicité sans avoir passé par le martyre.

A cet instant où elle se remémorait son passé, Julia voyait nettement que telle avait été son attitude théorique vis-à-vis du mariage. C’était inconsciemment, insidieusement, que ses dix ans de bonheur avec Westall avaient produit une autre conception de ces liens, et comme un retour au vieil instinct de possession et de dépendance passionnée qui, aujourd’hui, la faisait bondir à la seule pensée de changement.

Changement? Renouvellement? Etaient-ce bien les mots qu’ils avaient employés dans leur absurde jargon? C’eût été bien plutôt destruction, extermination qu’il eût fallu nommer le fait de rompre les myriades de liens qui relient un être à un autre. Un autre? Mais non! Lui et elle ne faisaient qu’un, dans ce sens mystique qui seul peut donner au mariage sa raison d’être. La nouvelle loi n’était pas faite pour eux, mais pour les êtres séparés, condamnés à une union dérisoire. L’évangile qu’elle s’était crue appelée à propager n’avait aucun rapport avec son propre cas...

Un peu honteuse de son exaltation croissante, inexplicable, elle fit appeler un médecin et lui demanda un calmant pour les nerfs.

Elle s’empressa de le prendre... mais il ne calma pas ses appréhensions. Elle ne savait pas au juste ce qu’elle redoutait, et cela rendait son anxiété de plus en plus envahissante.

Son mari n’avait plus fait allusion à ses conférences du dimanche. Moins nerveux et plus maître de lui que d’habitude, il se montrait particulièrement bon et attentif; mais ses égards avaient une nuance de timidité qui suscitait en Julia de nouvelles terreurs. Elle avait beau se dire que c’était sans doute à cause de la visite du médecin et de la potion calmante que son mari montrait tant de déférence pour ses moindres fantaisies, mais cette explication devenait une source de nouvelles appréhensions.

La semaine passa lentement, sans rien d’anormal. Le samedi, le courrier du matin apporta un mot de Mrs Van Sideren. La chère Julia serait-elle assez aimable pour prier M. Westall de venir le lendemain une demi-heure plus tôt, parce qu’il devait y avoir de la musique après sa «conférence»? Westall partait justement pour son étude au moment où sa femme venait de lire ce billet. Elle ouvrit la porte du salon et le rappela pour lui transmettre le message. Westall jeta un coup d’œil sur la lettre et la rendit à sa femme:

—Quel ennui! Il me faudra abréger mon jeu de paume. Enfin je suppose qu’il est impossible de faire autrement. Voulez-vous répondre que c’est entendu?

Julia hésita un instant, sa main se crispant sur le dossier de la chaise contre lequel elle s’appuyait.

—Vous avez l’intention de continuer ces conférences? demanda-t-elle.