L’obstination avec laquelle ces objets s’imposaient à elle devint intolérable. Au fond d’elle-même: un abîme béant; autour d’elle: la même apparence calme et familière. Elle sentit qu’il lui faudrait s’éloigner pour ressaisir ses pensées; mais une fois dans sa chambre, elle s’assit sur la chaise longue et se laissa envahir par une espèce de torpeur. Puis, graduellement, sa vision s’éclaircit. Il s’était passé beaucoup de choses dans l’intervalle. Il y avait eu en Julia un vrai conflit d’émotions, d’arguments, d’idées s’entre-choquant, d’impulsions violentes qui s’émoussaient d’elles-mêmes. Elle avait bien essayé de rallier, d’organiser ses forces désordonnées;—qu’elle pût seulement dompter ses révoltes intérieures et elle entreverrait sans doute la délivrance! Sa vie ne pouvait être ainsi brisée pour un caprice, une lubie; la loi elle-même serait pour elle, la défendrait. La loi? Mais quel droit y avait-elle? N’était-elle pas fatalement prisonnière d’une loi dont elle avait été le propre auteur? Ne devenait-elle pas aujourd’hui la victime prédestinée du code qu’elle avait inventé? Mais non, tout ceci n’était qu’une fantasmagorie grotesque, intolérable, une folle erreur dont elle ne pouvait être rendue responsable! La loi qu’elle avait méprisée existait toujours et pouvait encore être invoquée... Invoquée? Dans quel dessein? Pouvait-elle lui demander d’enchaîner Westall à elle? N’avait-il pas été permis à Julia de se rendre libre quand elle avait réclamé sa liberté?... Montrerait-elle moins de magnanimité qu’elle n’en avait exigé? Ce mot de magnanimité la cingla de son ironie. On ne prend pas une attitude quand on lutte pour la vie... Et Julia prévoyait déjà que pour garder son mari elle consentirait aux pires compromis, cédant sur tout pour conserver son bonheur passé. Ah! mais c’était plus difficile qu’elle ne le pensait! La loi ne pouvait plus lui servir. Sa propre apostasie deviendrait inutile! Julia était la victime des théories qu’elle reniait. Elle se sentait déjà prise dans l’engrenage d’une machine gigantesque qu’elle aurait fabriquée elle-même...
L’après-midi elle sortit et marcha vite, sans but, redoutant de rencontrer des visages connus. La journée était radieuse, le ciel bleu d’acier: c’était une de ces journées américaines toutes vibrantes de lumière, par lesquelles on aime à se sentir vivre. Mais les rues lui parurent vides, affreuses; et sous ce ciel éclatant tout lui sembla prendre des proportions exagérées. Elle héla un hansom qui passait devant elle et donna au cocher l’adresse de Mrs Van Sideren. Elle ne s’expliquait pas bien ce qui lui avait inspiré cet acte, mais elle se sentait tout à coup décidée à parler, à avertir la jeune fille. Il était trop tard pour se sauver elle-même, mais il était encore temps de parler à Una.
Le hansom roula vers la Cinquième Avenue, tandis qu’assise, les yeux fixes, elle cherchait à éviter les regards des gens qu’elle connaissait. Arrivée chez les Van Sideren, elle sauta de la voiture et sonna; la clarté s’était faite dans son cerveau à mesure qu’elle agissait, et elle se sentait maintenant calme et maîtresse d’elle-même; elle savait exactement ce qu’elle allait dire!
Ces dames étaient sorties toutes deux... la parlour-maid étendit la main pour recevoir la carte de Julia. Mais elle balbutia quelques mots vagues, tourna le dos à la porte et s’attarda un instant sur le trottoir. Puis elle se rappela qu’elle n’avait pas payé le cocher et, tirant un dollar de son porte-monnaie, elle le lui tendit. Le cocher porta la main à son chapeau et repartit, la laissant seule dans la rue déserte. Elle erra vers l’ouest, vers des rues peu fréquentées où elle n’aurait aucune chance de rencontrer des gens de connaissance, sans aucun but et n’en voulant pas avoir. Un moment, elle se trouva perdue dans la foule qui, l’après-midi, se presse dans Broadway; elle passa vite devant les boutiques, les étalages voyants, les affiches de théâtre, ne regardant même pas les physionomies banales des gens qui la croisaient.
Elle se rappela soudain qu’elle n’avait pas déjeuné. Dans une rue aux maisons délabrées, elle vit sur une fenêtre de sous-sol l’enseigne: «Restaurant de Dames» et à l’étalage une tarte à côté d’un plat de dough-nuts desséchés.
Elle entra dans la salle, où une jeune fille à la bouche insignifiante et aux yeux hardis se hâta de lui débarrasser une table près de la fenêtre.
Cette table était recouverte d’une nappe rouge et blanche, sur laquelle on avait placé, près de la salière remplie de sel grisâtre, un verre grossier d’où sortait une branche de céleri.
Julia se commanda du thé et l’attendit longtemps. Elle était heureuse de se sentir loin du brouhaha des rues, dans cette salle vide. Seules, deux ou trois jeunes filles aux visages pâles et impertinents flânaient dans le fond et bavardaient à voix basse, tout en lui jetant parfois un coup d’œil. Enfin on lui servit le thé dans une théière de métal désargenté. Elle s’en versa une tasse qu’elle but hâtivement. Le thé était noir et amer, mais il agit sur elle comme un réconfortant; et bientôt Julia s’exalta jusqu’à en avoir le vertige. Mais ce ne fut que pour retomber ensuite dans l’abattement le plus complet.
Elle but une seconde tasse de thé, plus noir et plus amer encore, et de nouveau la lucidité lui revint; elle se sentit aussi énergique, aussi décidée que sur le seuil de la maison Van Sideren; mais elle n’avait aucune envie d’y retourner, voyant bien l’inutilité d’une telle tentative et l’humiliation à laquelle elle s’exposait...
Et maintenant elle ne savait plus à quoi se résoudre. La courte journée d’hiver touchait à sa fin... elle ne pouvait, sans attirer l’attention, s’attarder davantage dans le restaurant.