Elle paya donc son thé et sortit. Les réverbères étaient déjà allumés, et çà et là, du soubassement d’une boutique, jaillissait une lueur oblongue qui se reflétait sur le pavé. Ainsi vue à la nuit, la rue avait un aspect sinistre, et Julia se hâta de revenir vers la Cinquième Avenue. Elle n’était pas habituée à être dehors seule à cette heure-là.
Au coin de la Cinquième Avenue, elle s’arrêta pour regarder passer les voitures. A la fin, un sergent de ville l’aperçut et lui fit signe qu’il la ferait traverser. Elle n’avait pas eu l’intention de traverser, mais elle obéit automatiquement et se trouva tout à coup au coin opposé. Là, elle s’arrêta encore un instant; mais, s’imaginant que le sergent de ville la regardait, elle se décida à tourner dans la rue la plus proche... et elle marcha ensuite longtemps et sans but...
La nuit était tombée et elle apercevait parfois à travers les vitres des voitures qui passaient un coin de gilet blanc qui se détachait dans l’obscurité, ou le reflet d’une sortie de bal pailletée.
Tout à coup elle se trouva dans une rue connue et s’arrêta brusquement, ayant tourné le coin sans remarquer où cela la menait. A quelques mètres devant elle, se trouvait la maison dans laquelle elle avait vécu autrefois... la maison de son premier mari. Les volets en étaient fermés, et une faible lueur seulement indiquait les vitres de l’imposte au-dessus de la porte. Et tandis qu’elle était là debout, immobile, elle entendit un pas et vit passer à côté d’elle un homme qui se dirigeait vers la maison. Il avançait lentement, avec la démarche alourdie d’un homme entre deux âges, la tête un peu enfoncée entre les épaules, le pli rouge de sa nuque bien marqué au-dessus du col de fourrure de son pardessus. Il traversa la rue, monta les marches, tira de sa poche un passe-partout et entra...
La rue était déserte; Julia s’attarda un instant au coin, les yeux fixés sur la façade de la maison. Une faiblesse physique l’envahissait de nouveau, mais la vigueur factice que lui avaient donnée ses deux tasses de thé rendait encore ses idées d’une lucidité extraordinaire. Tout à coup, elle entendit un bruit de pas qui se rapprochait, et aussitôt elle traversa la rue et monta les marches de la maison. Le mouvement impulsif qui l’avait menée ici se prolongea jusque dans le geste par lequel elle pressa le bouton électrique,—puis elle se sentit subitement faible et tremblante, et saisit la balustrade pour se soutenir. La porte s’ouvrit et un jeune valet de pied avec une figure fraîche et inexpérimentée se présenta. Julia vit aussitôt qu’il la laisserait entrer.
—J’ai vu passer M. Arment tout à l’heure, dit-elle. Voulez-vous lui demander de me recevoir un instant?
Le valet de pied hésita.
—Je crois que M. Arment est monté s’habiller pour le dîner, madame.
Julia s’avança dans le vestibule.
—Je suis sûre qu’il me recevra... Je ne le retiendrai pas longtemps.