VI

Le marquis d'Outreville, confiant dans son bon droit et sûr de l'amour de Lucile, ne craignait pas d'être poursuivi par sa belle-mère. La fuite des deux époux fut une promenade d'amoureux. On voyageait un peu le matin, un peu le soir; on choisissait les gîtes; on s'arrêtait, comme deux connaisseurs dans un salon de peinture, à tous les frais paysages; on descendait de voiture, on suivait les sentiers, on entrait, bras dessus bras dessous, dans les bois; on se perdait souvent, on se retrouvait toujours. Lucile, aussi marquise qu'une femme peut l'être, et reconnue en cette qualité par tous les hôteliers de la route, parcourut en trois semaines le chemin qu'avec sa mère elle avait dévoré en vingt-quatre heures: cependant le second voyage lui parut plus court que le premier.

L'arrivée des deux époux fut une fête dans Arlange: Lucile était adorée de tous ses vassaux. Les anciens du pays et les doyens de la forge vinrent lui dire en leur patois qu'ils avaient trouvé le temps long après elle;[172] les compagnes de son enfance se présentèrent gauchement pour lui apporter le bonjour: elle les reçut dans ses bras. Elle remboursa largement la bonne grosse monnaie d'amitié[173] que ces braves gens dépensaient pour elle; elle s'informa des absents; elle demanda des nouvelles des malades; elle fit rayonner dans tout le village la joie dont son cœur était plein.

Ce tribut une fois payé aux souvenirs du premier âge, elle comptait se retrancher dans la forge avec Gaston, fermer la porte à toutes les visites, et vivre d'amour au fond de sa retraite. Les enfants ont l'imprévoyance de ces sauvages de l'Amérique qui coupent l'arbre par le pied et mangent tous les fruits en un jour. Mais le marquis, depuis son mariage, avait fait des réflexions sérieuses et deviné le grand secret de la vie domestique: l'économie du bonheur. Il savait que la solitude à deux, ce rêve des amants, doit épuiser rapidement les cœurs les plus riches, et que si l'on se dit tout en un jour, il faut bientôt se répéter ou se taire. Si tous les jeunes époux n'avaient pas l'habitude de gaspiller leur bonheur, la lune de miel, que l'univers accuse d'être trop courte, aurait plus de quatre quartiers. Gaston se sentait assez de tendresse dans l'âme pour faire durer son bonheur autant que sa vie, mais à condition de le ménager. Il amena doucement Lucile à partager son temps entre l'amour, le travail et même l'ennui, ce voisin salutaire qui ajoute tant de charmes au plaisir. Il l'intéressa à ses études et à ses recherches; il lui persuada de faire et de recevoir des visites; il eut l'héroïsme de la conduire chez la baronne de Sommerfogel! Il se joignit à elle pour prier M. et Mme Jordy de venir passer à la forge les premières vacances qu'ils pourraient prendre; il lui dicta cinq ou six lettres destinées à adoucir Mme Benoît et à la ramener.

Ces marques de soumission filiale ne firent qu'exaspérer le courroux de la veuve. Elle n'était pas loin de se croire offensée par des excuses vaines qui n'avaient pas la vertu de lui ouvrir le moindre salon. Si elle avait dû oublier un instant ce qu'elle appelait la trahison de sa fille, l'invitation du marquis de Croix-Maugars, qu'elle portait sur elle, la lui aurait remise sous les yeux. Elle devint misanthrope comme tous les esprits faibles lorsqu'ils croient avoir à se plaindre de quelqu'un. Elle prit en haine l'univers entier, et même son ancien paradis, le faubourg Saint-Germain: il lui semblait que l'aristocratie de Paris conspirait contre elle, et que le marquis d'Outreville était le chef du complot. Si elle ne disait pas un éternel adieu au théâtre de ses mécomptes, c'était pour ne pas s'avouer vaincue. Elle persistait à frayer avec la noblesse, mais uniquement pour la braver de plus près: elle voulait fouler les tapis de la rue de Grenelle comme Diogène foulait aux pieds le luxe de Platon![174] Elle ne revit ni Mme de Malésy ni ses autres débiteurs, excepté le baron de Subressac. Ce n'était pas qu'elle espérât de lui aucun service: elle s'était croisé les bras et n'attendait plus rien que du hasard. Mais le baron lui témoignait du bon vouloir, et c'est quelque chose, faute de mieux, que l'amitié d'un baron.

M. de Subressac était très vieux à soixante-quinze ans: à vingt-cinq, il avait été particulièrement jeune, il avait dépensé, sans compter, sa vie et sa fortune, et ses aventures d'autrefois défrayaient encore les conversations intimes des douairières du faubourg. Malheureusement pour sa vieillesse, il avait oublié de se marier à temps, et il s'était condamné à la solitude, cette froide compagne des vieux garçons. Relégué à un quatrième étage avec six mille livres de rentes viagères, entre un valet de chambre et une cuisinière qui le servaient par habitude, il haïssait le logis et vivait dehors. Tous les jours, après déjeuner, il faisait sa toilette avec la coquetterie minutieuse d'une femme qui prend de l'âge. On a prétendu qu'il mettait du rouge, mais le fait ne paraît pas bien avéré. Une fois habillé, il faisait à petits pas cinq ou six visites, bien reçu partout, et invité à dîner sept fois par semaine. On l'aimait pour le soin qu'il prenait de lui-même et des autres: il avait pour les femmes de tout âge des attentions exquises que la jeune génération ne connaît plus. Indépendamment de ce mérite, le sexe récompensait en lui trente années de loyaux services, comme un souverain donne les Invalides au soldat vieilli sous le harnois. Je ne parle pas de cinq ou six aïeules vénérables chez lesquelles il trouvait cette amitié plus étroite qui est comme de l'amour cristallisé. Grâce aux bons sentiments qu'il avait semés sur sa route, il était aussi heureux qu'on peut l'être à soixante-quinze ans lorsqu'on est forcé d'aller chercher le bonheur hors de chez soi.

Il n'avait pas d'infirmités, mais dès l'hiver de 1845, ses amis les plus intimes commencèrent à s'apercevoir qu'il baissait. Il n'était plus aussi éveillé à la conversation; il avait des absences.[175] Sa parole semblait moins vive et sa langue moins déliée. Enfin, symptôme plus grave, il ne savait plus résister au sommeil. Un soir, après dîner, chez le marquis de Croix-Maugars, il s'endormit sur sa chaise. Mme de Malésy, un de ses caprices de 1815, s'en aperçut la première et cita à ce propos un dicton menaçant: «Jeunesse qui veille, vieillesse qui dort, présages de mort.» En avril 1846, le baron fut pris d'un étourdissement devant la caserne de la rue Bellechasse; il serait tombé sur le pavé sans un brigadier de chasseurs qui le retint dans ses bras. Cette circonstance lui fit vivement sentir le regret d'une voiture: on était toujours heureux de recevoir ses visites, mais on ne le faisait pas prendre chez lui. Mme Benoît fut la première qui eut pour lui des soins si délicats. Soit qu'elle l'attendît, soit qu'il prît congé d'elle, elle n'oubliait jamais de mettre à sa disposition la plus douce de ses voitures et les coussins les plus moelleux. Elle se montra plus attentive que les vieilles amies, et n'en soyez point étonné: il était pour elle une espérance, pour les autres un souvenir. Le jour où elle n'attendit plus rien de lui, après le départ de Lucile, elle ne diminua rien de ses attentions, bien au contraire. Elle éprouvait un plaisir amer à combler le seul gentilhomme qui fût de ses amis. Elle disait en elle-même: «Les imbéciles! voilà pourtant comme je les aurais choyés tous!» Le baron se prit d'une amitié véritable pour celle qui le traitait si bien. Les vieillards sont comme les enfants: ils s'attachent par instinct à ceux qui prennent soin de leur faiblesse. Il la fit profiter des loisirs que la saison lui laissait; pendant qu'une grande moitié du faubourg courait à la campagne pour se reposer des plaisirs de l'hiver, il prit ses quartiers dans la rue Saint-Dominique, et vint presque tous les jours dîner en bourgeoisie. Le repas était commandé pour lui: on lui servait les plats qu'il aimait. Il mangeait lentement: Mme Benoît prit exemple sur lui, pour n'avoir pas l'air de l'attendre. Il aimait les vieux vins: elle lui servit la crème de sa cave. Au dessert elle lui contait ses doléances, et il l'écoutait. Il en vint à la plaindre[176] sérieusement de ses maux imaginaires. Elle pleurait, et, comme les larmes sont contagieuses, il pleurait avec elle. Trois mois après le départ de Lucile, il était de la maison. Il s'était acoquiné à cette vie facile et grasse et à ces plaisirs tranquilles qui ne lui coûtaient qu'un peu de compassion. Un soir, c'était vers la fin de septembre, il dit à Mine Benoît:

«Je ne suis plus bon à rien, ma pauvre charmante: je ressemble à une vieille tapisserie qui montre partout la corde, et dont le dessin est aux trois quarts effacé; mais, tel que je suis, je peux encore vous donner ce que vous avez souhaité toute la vie: voulez-vous être baronne? Ce n'est pas un mari que je vous propose, ce n'est qu'un nom. À votre âge, et faite comme vous voilà,[177] vous mériteriez mieux; mais j'offre ce que j'ai. Quelque chose me dit que je ne vous ennuierai pas longtemps, et que ma vieillesse sera tôt finie; je crois même que nous ferons bien de nous hâter, si vous voulez devenir Mme de Subressac. J'ai beaucoup de relations dans le faubourg; on m'aime un peu partout: que j'aie seulement le temps de vous présenter à mes amis! Après ma mort, ils continueront à vous recevoir pour l'amour de moi. Alors rien ne vous empêchera, si le cœur vous en dit,[178] de choisir un homme de votre âge, qui sera votre mari en vérité et non plus en effigie. Méditez cette proposition: prenez huit jours pour réfléchir, prenez-en quinze, je suis encore bon pour quinze jours. Écrivez à vos enfants; peut-être la crainte de ce mariage les décidera-t-elle à faire ce que vous voulez. Pour moi, quoi qu'il arrive, je mourrai plus tranquille si j'ai la consolation d'avoir contribué à votre bonheur.»

Mme Benoît n'était nullement préparée à ces ouvertures; cependant elle ne perdit pas deux jours en réflexions. Une heure après le départ du baron, son parti était pris. Elle se dit: «J'ai juré que je ne me remarierais pas; mais auparavant j'avais juré d'entrer au faubourg. Cette fois, du moins, je suis sûre de n'être point battue par mon mari! J'épouse le baron, je dénature ma fortune, et je déshérite la marquise de tout ce qu'il me sera possible de lui enlever: à l'ouvrage!»

Elle fit porter sa réponse à M. de Subressac, et dès le lendemain, sans écrire à ses enfants, elle hâta les apprêts de son mariage. Jamais amant passionné ne courut plus ardemment à ses noces: c'est que Mme Benoît épousait bien mieux qu'un homme, elle épousait le faubourg! Une légère indisposition de M. de Subressac l'avertit qu'elle n'avait pas de temps à perdre: elle prit des ailes et déploya plus d'activité qu'aux approches du mariage de sa fille. Tandis que le baron était retenu dans la chambre, la fiancée courait de la mairie à l'étude du notaire, et de l'étude à la sacristie. Elle trouvait encore le temps de voir son cher malade et de causer avec le médecin. La cérémonie était fixée au 15 octobre. Le 14, M. de Subressac, qui allait mieux, se plaignit d'une pesanteur à la tête; le docteur parla de le saigner; Mme Benoît le fit taire; la saignée fut remise au lendemain, le mal de tête se dissipa, et les futurs époux dînèrent ensemble de bon appétit.