Le mois d'octobre fut charmant en 1846: on se serait cru aux premiers jours de septembre, et le soleil donnait au calendrier un éclatant démenti. Les vendanges furent belles dans toute la France, et même en Lorraine. Tandis que Mme Benoît poursuivait ardemment sa baronnie, sa fille et son gendre jouissaient de l'automne dans la compagnie de leurs amis. M. et Mme Jordy avaient quitté leurs affaires pour venir passer trois semaines à Arlange. Mme Mélier les garda huit jours et leur permit ensuite d'habiter la forge. Une étroite amitié s'était établie entre le raffineur et le forgeron. Ils chassaient tous les jours ensemble, tandis que leurs femmes cousaient une layette de prince. Robert appelait la marquise Lucile et Gaston disait Céline à Mme Jordy. Le jour même où le marquis devait gagner un beau-père et perdre une fortune, les deux couples, éveillés au petit jour, s'embarquèrent ensemble dans un char à bancs solide, à l'épreuve de toutes les ornières de la forêt. La rosée en grosses gouttes étincelait dans les herbes, les feuilles jaunies descendaient en tournoyant dans l'air et venaient se coucher au pied des arbres. Les rouges-gorges familiers suivaient de branche en branche la course de la voiture; la bergeronnette courait en hochant la queue jusque sous les pieds des chevaux. De temps en temps un lapin effarouché, les oreilles couchées en arrière, passait comme un éclair au travers de la route. L'air piquant du matin colorait le visage des jeunes femmes. Je ne sais rien de charmant comme ces frissons de l'automne entre les chaleurs accablantes de l'été et les glaces brutales de l'hiver. Le chaud nous énerve, le froid nous raidit; une douce fraîcheur raffermit les ressorts du corps et de l'esprit, stimule notre activité et redouble le bonheur de vivre.
Après une longue promenade, qui ne parut longue à personne, les quatre amis descendirent de voiture. Lucile qui commandait l'expédition, les conduisit à une belle place verte, sous un grand chêne, auprès d'une petite source encadrée de cresson. Mme Jordy s'établit commodément sur l'herbe des bois, plus fine et plus moelleuse que les meilleures fourrures, tandis que son mari vidait les coffres du char à bancs et que le marquis allumait un grand feu pour le déjeuner; Lucile y jetait des brassées de feuilles sèches et des poignées de branches mortes; puis Robert découpa les perdreaux froids, et la marquise employa tous ses talents à faire une magnifique omelette. Puis on mit le café auprès du feu, à distance respectueuse, en recommandant au marquis de ne pas le laisser cuire. Alors commença un de ces tournois d'appétit qui seraient ridicules à la ville et qui sont délicieux à la campagne; et lorsqu'un gland tombait dans un verre, on riait à tout rompre,[179] et l'on trouvait que le vieux chêne avait beaucoup d'esprit.
Il n'était pas loin de midi lorsqu'on livra la table aux laquais et au cocher. Les deux jeunes femmes prirent un sentier qu'elles connaissaient de longue date, marchèrent d'un pas gaillard jusqu'à la lisière du bois, et jetèrent leurs maris en pleine vendange dans les vignes de Mme Mélier.
Un doux soleil éclairait les feuilles pourpres de la vigne. Les ceps robustes enfonçaient dans le sol leurs racines noueuses, comme un enfant vigoureux se cramponne au sein de sa nourrice. La belle terre rouge, légèrement détrempée par l'automne, s'attachait aux pieds des vendangeurs, et chacun d'eux emportait un petit arpent à sa chaussure. Deux chariots chargés de larges cuves attendaient au bas du coteau, et d'instant en instant un vigneron courbé sous le poids venait y verser sa hotte pleine. Un peu plus loin, deux bambins de six ans surveillaient d'un air affamé le repas des vendangeurs. Une énorme soupe aux choux lançait en bouillonnant ses vapeurs succulentes; les pommes de terre cuisaient sous la cendre, et le lait caillé attendait son tour dans les jarres de grès bleu. Le regard des deux enfants disait avec une certaine éloquence: «Oh! des pommes de terre bien chaudes, avec du lait caillé bien froid!»
Les vendangeuses en jupon court chantaient du haut de leur tête une poésie champêtre. Cette bruyante gaieté profite au maître de la vigne: «Bouche qui mord à la chanson ne mord pas à la grappe.»
Le même jour, Mme Benoît monta, à dix heures du matin, dans le célèbre carrosse qu'on venait enfin de terminer, mais en changeant les armes. Avant de gravir l'escalier de velours qui servait de marchepied, elle lorgna complaisamment le tortil du baron et l'écusson des Subressac. Contrairement à l'usage, c'était la mariée qui allait chercher son mari. Elle monta d'un pas léger jusqu'au quatrième étage, sonna vivement, et se trouva face à face avec deux serviteurs en larmes: le baron était mort subitement pendant la nuit. La pauvre mariée éprouva la douleur foudroyante de Calypso lorsqu'elle apprit le départ d'Ulysse. Elle voulut voir ce qui restait du baron: elle toucha sa main froide, elle s'assit auprès de son lit, accablée, stupide et sans larmes. En voyant ce désespoir, le vieux valet de chambre, qui savait la liste des amours de son maître, se dit que personne ne l'avait aimé comme Mme Benoît.
Ce fut Mme Benoît qui pourvut aux funérailles du baron. Elle assura l'avenir de ses vieux domestiques en disant: «Il m'appartient de payer ses dettes: ne suis-je pas sa veuve aux yeux de Dieu?» Elle résolut de porter son deuil. Elle suivit le convoi jusqu'au cimetière. Tout le faubourg y était. Lorsqu'elle vit la longue file de voitures qui s'avançaient au pas derrière la sienne, elle fondit en larmes, et s'écria au milieu des sanglots: «Que je suis malheureuse! Tous ces gens-là seraient venus danser chez moi!»
Comme elle rentrait à l'hôtel, écrasée sous le poids de la douleur, on lui remit la lettre suivante:
Chère maman,
Voici la sixième lettre que je vous écris sans obtenir deux lignes de réponse; mais, pour cette fois, je suis sûre du succès. Je ne vous répéterai pas que nous vous aimons, que nous regrettons de vous avoir fait de la peine, que vous nous manquez, que nous commençons à allumer du feu le soir, et que votre fauteuil vide nous met les larmes aux yeux: vous avez résisté à toutes ces bonnes raisons-là, et il faut des arguments plus victorieux pour vous décider. Écoutez donc: si vous voulez être bonne et revenir auprès de nous, je vous donnerai pour récompense... un petit-fils! Je n'essaye pas de vous dépeindre notre joie; il vaut mieux que vous veniez la voir et la partager.