En vain le riche indigène de la rue de Verneuil se mit au régime le plus substantiel. Considérant que la bonne nourriture, digérée par un estomac solide, profite à peu près également à toutes les parties du corps, il s’imposa la douce loi de prendre force consommés, force coulis, et quantité de viandes saignantes arrosées des vins les plus généreux. Dire que ces aliments choisis ne lui profitèrent en rien serait nier l’évidence et blasphémer la bonne chère. M. L’Ambert se fit, en peu de temps, de belles joues rouges, un beau cou de taureau apoplectique et un joli petit ventre rondelet. Mais le nez était comme un associé négligent ou désintéressé, qui ne vient pas toucher ses dividendes.

Lorsqu’un malade ne peut manger ni boire, on le soutient quelquefois par des bains nourrissants qui pénètrent à travers la peau jusqu’aux sources de la vie. M. L’Ambert traita son nez comme un malade qu’il faut nourrir à part et coûte que coûte. Il commanda pour lui seul une petite baignoire de vermeil. Six fois par jour il le plongea et le maintint patiemment dans des bains de lait, de vin de Bourgogne, de bouillon gras et même de sauce aux tomates. Peine perdue! le malade sortait du bain aussi pâle, aussi maigre, aussi déplorable qu’il y était entré.

Toute espérance semblait perdue, lorsqu’un jour M. Bernier se frappa le front et s’écria:

—Nous avons fait une énorme faute! une véritable bévue d’écoliers! et c’est moi!... lorsque ce fait apportait à ma théorie une si éclatante confirmation!... N’en doutez pas, monsieur: l’Auvergnat est malade, et c’est lui qu’il nous faut traiter pour que vous soyez guéri.

Le pauvre L’Ambert s’arracha les cheveux. C’est pour le coup qu’il regretta d’avoir mis Romagné à la porte et de lui avoir refusé le secours qu’il demandait, et d’avoir oublié de prendre son adresse! Il se représentait le pauvre diable languissant sur un grabat, sans pain, sans rosbif et sans vin de Château-Margaux. A cette idée, son cœur se brisait. Il s’associait aux douleurs du pauvre mercenaire. Pour la première fois de sa vie, il fut ému du malheur d’autrui:

—Docteur, cher docteur, s’écria-t-il en serrant la main de M. Bernier, je donnerais tout mon bien pour sauver ce brave jeune homme!

Cinq jours après, le mal avait encore empiré. Le nez n’était plus qu’une pellicule flexible, pliant sous le poids des lunettes, lorsque M. Bernier vint dire qu’il avait trouvé l’Auvergnat.

—Victoire! s’écria M. L’Ambert.

Le chirurgien haussa les épaules et répondit que la victoire lui paraissait au moins douteuse.

—Ma théorie, dit-il, est pleinement confirmée, et, comme physiologiste, j’ai tout lieu de me déclarer satisfait; mais, comme médecin, je voudrais vous guérir, et l’état où j’ai trouvé ce malheureux me laisse peu d’espérance.