« Le misérable ! cria-t-elle.

— Il vous a dévalisées, n’est-il pas vrai ? Il vous a volé vos montres, votre argent ?

— Je ne regrette pas mes bijoux ; qu’il les garde ! Mais je voudrais pour dix mille francs reprendre les poignées de main que je lui ai données. Je suis Anglaise, et je ne serre pas la main de tout le monde ! »

Ce regret de Mme Simons m’arracha un gros soupir. Elle repartit de plus belle et fit tomber sur moi tout le poids de sa colère. « C’est votre faute, me dit-elle. Ne pouviez-vous pas m’avertir ? Il fallait me dire que les brigands étaient de petits saints en comparaison !

— Mais, madame, je vous avais prévenue qu’il ne fallait pas compter sur les gendarmes.

— Vous me l’avez dit ; mais vous me l’avez dit mollement, lourdement, flegmatiquement. Est-ce que je pouvais vous croire ? Pouvais-je deviner que cet homme n’était que le geôlier de Stavros ? qu’il nous retenait ici pour laisser aux brigands le temps de revenir ? qu’il nous effrayait de dangers imaginaires ? qu’il se disait assiégé pour se faire admirer de nous ? qu’il simulait des attaques nocturnes pour avoir l’air de nous défendre ? Je devine tout à présent, mais dites si vous m’avez rien appris !

— Mon Dieu, madame, j’ai dit ce que je savais, j’ai fait ce que je pouvais.

— Mais, Allemand que vous êtes ! à votre place, un Anglais se serait fait tuer pour nous, et je lui aurais donné la main de ma fille ! »

Les coquelicots sont bien rouges, mais je le fus davantage en entendant l’exclamation de Mme Simons. Je me sentis si troublé que je n’osais ni lever les yeux, ni répondre, ni demander à la chère dame ce qu’elle entendait par ces paroles. Car, enfin, comment une personne aussi raide avait-elle été amenée à tenir un pareil langage devant sa fille et devant moi ? Par quelle porte cette idée de mariage avait-elle pu entrer dans son esprit ? Mme Simons était-elle vraiment femme à décerner sa fille comme récompense honnête au premier libérateur venu ? Il n’y avait pas apparence. N’était-ce pas plutôt une sanglante ironie à l’adresse de mes pensées les plus secrètes ?

Quand je descendais en moi, je constatais avec un légitime orgueil la tiédeur innocente de tous mes sentiments. Je me rendais cette justice, que le feu des passions n’avait pas élevé d’un degré la température de mon cœur. A chaque instant du jour, pour me sonder moi-même, je m’exerçais à penser à Mary-Ann. Je m’étudiais à construire des châteaux en Espagne dont elle était la châtelaine. Je fabriquais des romans dont elle était l’héroïne et moi le héros. Je supposais à plaisir les circonstances les plus absurdes. J’imaginais des événements aussi invraisemblables que l’histoire de la princesse Ypsoff et du lieutenant Reynauld. J’allais jusqu’à me représenter la jolie Anglaise assise à ma droite au fond d’une chaise de poste et passant son beau bras autour de mon long cou. Toutes ces suppositions flatteuses, qui auraient agité profondément une âme moins philosophe que la mienne, ne troublaient pas ma sérénité. Je n’éprouvais point les alternatives de crainte et d’espérance qui sont les symptômes caractéristiques de l’amour. Jamais, au grand jamais, je n’avais senti ces grandes convulsions du cœur dont il est question dans les romans. Donc je n’aimais pas Mary-Ann, j’étais un homme sans reproche, et je pouvais marcher la tête levée. Mais Mme Simons, qui n’avait pas lu dans ma pensée, était bien capable de se tromper sur la nature de mon dévouement. Qui sait si elle ne me soupçonnait pas d’être amoureux de sa fille ? si elle n’avait pas interprété dans un mauvais sens mon trouble et ma timidité ? si elle n’avait pas lâché ce mot mariage pour me forcer à me trahir ? Ma fierté se révéla contre un soupçon si injuste, et je lui répondis d’une voix ferme, sans toutefois la regarder en face :