LE TURCO.
Ce que vous allez lire est une histoire du café d’Orsay.
Hier soir à cinq heures, le gabion était farci. Le gabion, afin qu’on n’en ignore, est une salle du rez-de-chaussée où nous prenons l’absinthe entre nous. Nous étions une vingtaine d’officiers ; l’artillerie dominait, l’état-major était représenté par le grand capitaine Brunner ; il y avait passablement de cavalerie et un peu de ce que nous appelons (toujours entre nous) « le génie bienfaisant. »
Gougeon, des guides, racontait le dernier concert des Tuileries et se montait insensiblement la tête pour Mlle Nillson, lorsque Brunner lui coupa la parole au ras de la moustache par un formidable éclat de rire. Tout le monde ouvrit l’œil, et Gougeon, qui n’est pas commode, devint pâle comme un mouchoir.
« Pardon, Brunner ! dit-il en se soulevant à demi ; je ne savais pas être si drôle que ça ! »
Brunner interpellé fit le geste naïf d’un dormeur qu’on éveille. Le guide reprit sa phrase en haussant le ton, mais il ne l’acheva point. Il avait rencontré le regard de Brunner et saisi, pour ainsi dire au vol, une de ces émotions profondes et navrantes qui font tomber notre colère à nos pieds.
« Cher ami, dit le capitaine, c’est à moi de vous demander pardon. Tout en vous écoutant, je promenais mes yeux sur la gazette, et j’y ai rencontré une nouvelle,… une de ces nouvelles dont il faut se hâter de rire pour éviter… vous savez quoi. »
Il n’avait rien évité du tout, le pauvre garçon. Sa voix faiblit, ses yeux se troublèrent : il me passa le journal en indiquant du doigt l’entre-filets qu’il ne pouvait nous lire ; mais nul de nous ne trouva le mot pour rire, ou pour pleurer, dans cette annonce écrite en style pommadé, comme toutes les réclames de high life.
« Un illustre et double hyménée réunira demain devant l’autel aristocratique de *** le concours le plus brillant et le plus distingué, le choix du choix. Mme la comtesse de Gardelux épouse en secondes noces M. le vicomte de Chavigny-Senlis, et le même jour, à la même heure, Mlle Auguste-Hélène de Gardelux doit donner sa main au jeune et riche marquis de Forcepont. Il n’est pas surprenant que la naissance s’allie à la naissance, la fortune à la fortune, la beauté et la vertu à la bravoure et à l’élégance ; le merveilleux, ou, pour parler correctement, le miraculeux de cette cérémonie, c’est la beauté presque jumelle des deux nobles épousées : un profane introduit dans la nef croira voir le mariage de deux sœurs. »
J’avais déposé le journal, et je buvais un verre d’eau pour faire passer le goût de cette prose. Brunner se mordait la moustache et suivait les veines du marbre en cherchant à renfoncer ses larmes. Les assistants se regardaient sans rien dire, trop discrets pour demander un commentaire, mais incapables de saisir aucun rapport entre l’émotion de Brunner et un mariage du faubourg Saint-Germain.