Certes il ne serait pas déplacé dans le monde, mais on ne se souvient pas de l’y avoir jamais rencontré. Il ne ressemble ni peu ni prou à cet aimable et brillant George de Saint qui conduisait encore un cotillon le matin de son départ pour le Mexique. C’est un garçon trop grave pour son âge, un peu loup, surtout depuis deux ans. Il est né en Alsace, à Obernai, je crois, d’une famille de vignerons. Ses parents sont plus qu’à l’aise, il ferait figure à Paris, s’il en avait envie ; mais il se soucie peu de paraître, l’estime des camarades lui suffit. De sa personne, il est bien ; peut-être un peu trop grand et les épaules trop carrées. Ce corps robuste est surmonté d’une figure régulière, blanche et rose : la moustache blonde et les yeux bleus des purs Alsaciens. Sa voix est excellente pour le commandement ; dans un salon, elle paraîtrait forte. Que diable pouvait-il y avoir entre ce bon Brunner et la comtesse de Gardelux ?
Ce secret fût peut-être mort avec lui, si Fitz Moore, des voltigeurs, n’était entré au milieu de ma lecture. Il me laissa finir et me dit : « Mon bien bon, les noms français ne se prononcent pas tous comme ils s’écrivent… On écrit Gardelux, mais nous disons Gardlu.
— Tiens ! s’écria Blavet, du 25e, j’aurais dû me le rappeler. Dans ma promotion, il y avait un Gardelux. Par exemple, vous dire ce qu’il est devenu, je ne suis pas assez ferré sur l’Annuaire.
— Je le sais moi, dit Brunner. Il y a deux ans qu’il est mort en Afrique, dans mes bras. Les deux femmes qui se marient demain sont sa mère et sa sœur. Et je donnerais ma tête à couper que, dans un jour pareil, les deux coquettes n’auront pas un pauvre petit souvenir pour lui ! »
Un juron des mieux accentués compléta sa pensée et termina la phrase.
— Voyons, voyons, mon cher ! reprit Fitz Moore. Ces dames sont de mon monde, et laissez-moi vous dire que vous les condamnez un peu lestement. Qui vous prouve qu’elles n’ont pas gardé un tendre souvenir à votre pauvre camarade ?
— Des preuves ? je n’en ai que trop. Enfin ! Qu’elles se marient si cela les amuse ; mais je vous demande la permission de trouver la noce un peu forte, quand le pauvre Léopold expire dans la province de Biskra ! »
Gougeon fit un signe à Fitz Moore et répondit pour lui, d’un ton plus amical :
« Je vous comprends, Brunner. L’amitié, le dévouement, les regrets sont ce qu’il y a de plus honorable au monde ; mais enfin pouvez-vous exiger que la vie porte éternellement le deuil de la mort ? L’ami que vous regrettez, que nous regretterions sans doute aussi, si nous l’avions connu…
— Oh ! oui !