— Cet ami, dis-je, que vous voyez toujours expirant, a fini de souffrir depuis deux bonnes années. Trouvez-vous équitable que toute sa famille ?… Encore si la chose pouvait lui profiter, à lui ! Mais non. Je vais plus loin : je dis qu’un pareil sacrifice, il ne l’accepterait pas !

— C’est bien possible.

— Laissez l’oubli faire son petit travail.

— Il n’aura pas de travail à faire… Les ingrates ! Mon pauvre ami, leur fils, leur frère, a été oublié tout vivant. C’est une atrocité que je n’ai jamais racontée à personne ; mais puisque le premier mot est lâché, puisque Fitz Moore défend la famille, puisque les souvenirs que j’avais comprimés me suffoquent, il faudra que la vérité sorte. Écoutez. »

I

Nous nous sommes connus à Biskra pendant une année, mais l’intimité n’est guère venue qu’au sixième ou septième mois. On nous avait annoncé un sous-lieutenant qui venait de Saint-Cyr, et qui était comte. Une nouvelle figure, c’est toujours curieux. Si l’on n’était pas petite ville dans une oasis, où le serait-on ? Les uns disaient : C’est quelque protégé que l’on met aux tirailleurs indigènes pour qu’il avance plus vite ; les autres se préparaient à le mener rondement, s’il faisait trop son gentilhomme. Quatre ou cinq fils de famille, plus ou moins décavés dans les tripots de Paris, attendaient ce renfort avec impatience pour fonder une succursale du faubourg Saint-Germain. « Vous êtes bien bons enfants, leur disais-je ; un comte qui aurait quatre sous de chez lui viendrait-il s’ensabler à Biskra ? » Les commentaires étaient épuisés, et l’on commençait à parler d’autre chose, lorsqu’il arriva un beau matin.

Je le vois encore à cheval, précédé d’un spahi et suivi du mulet qui portait ses bagages. Il n’était ni grand ni beau, et il avait l’air d’un enfant chétif. Pas un poil de duvet sur sa petite figure maigre, et un nez que l’absence de moustaches faisait encore paraître plus long. La force lui manquait un peu quand il mit pied à terre ; il n’aurait pas fallu le secouer bien fort pour le faire tomber en syncope. Ses amis par anticipation le conduisirent ou le portèrent au logement qu’ils lui avaient retenu ; il prit un bain, se mit au lit et ne reparut pas de la journée.

Ce déballage de poupée amusa la garnison. Le contraste était vraiment trop drôle entre ce sous-lieutenant de demoiselles et les lascars à tous crins qu’il venait commander. Tout ce jour-là, au café, au cercle, dans les rues, on s’abordait en disant : As-tu vu le turco ? que penses-tu du turco ? Pour un turco, voilà un drôle de turco. » Le nom lui en resta pour la vie, c’est-à-dire pour l’année. Enfin son brosseur même trouvait ce nom plus commode à prononcer que celui de Gardelux et l’appelait respectueusement : Sidi Turco.

La seconde impression fut à son avantage. Dans les visites qu’il fit, dans la bienvenue qu’il nous offrit, dans les heures toujours si longues d’une garnison oisive, il se fit mieux connaître et mieux apprécier. Sa politesse était cordiale et sans hauteur ; il s’associa d’emblée à notre train de vie et refusa de faire bande à part avec la jeunesse dorée, ou dédorée. On sut bientôt qu’il apportait au milieu de nous un grand fonds de bonne volonté et une belle instruction militaire. Entré le cinquantième à l’école, il en était sorti dans les douze premiers ; c’était lui qui avait choisi les tirailleurs indigènes lorsque l’état-major lui était ouvert. On vit qu’il montait à cheval non pas comme un élève de manége, mais comme un homme qui a eu son premier poney à quatre ans. Les soldats de sa compagnie, après l’avoir un peu tâté, sentirent qu’il avait la main ferme et lui obéirent ni plus ni moins que s’il eût eu cinq pieds six pouces. Bref, au bout de six semaines, il était posé comme pas un dans la garnison de Biskra. Seulement les peaux fines de sa caste s’étonnaient qu’un garçon si bien né, émancipé par acte authentique et libre de manger vingt-cinq mille livres de rente, n’eût rien à leur conter sur ces mesdemoiselles Amanda, Nina et Lobélia, de Paris. Sur ce chapitre, il était presque neuf, ou du moins très-discret. J’ai surpris par hasard une espèce de liaison entre lui et une danseuse de la tribu des Ouled-Nayl ; mais je doute qu’il l’ait gardée longtemps, et surtout que le cœur fût de la partie. Son cœur était ici, et drôlement placé, comme la suite vous le prouvera.

Notre amitié a commencé par les échecs, où il était d’une jolie force : il me rendait la tour, à moi qui ne suis pas mazette. Pour varier nos plaisirs, nous montions à cheval, nous chassions le sanglier, nous poussions des reconnaissances vers le tombeau de Sidi Oq’ba ou les ruines de Zaatcha. Nous flânions à pied par la ville dans cet uniforme de fantaisie que l’on sait : la longue chemise de soie tombant jusqu’aux pieds, les babouches et le large chapeau de paille particulier aux chefs du sud ; rien de moins, rien de plus. Quand la chaleur était trop forte, nous allions nous baigner dans un de ces canaux qui arrosent les racines des arbres. Je possédais en commun avec neuf ou dix de mes camarades une cage construite au sommet de trois palmiers, à vingt mètres du sol. On y montait en sortant du bain par une échelle de corde et l’on s’y étendait en jantes de roue, les pieds au centre, les têtes à la circonférence. Cette station placée entre le ciel et la terre nous procurait des siestes ineffables. Le thermomètre avait beau marquer quarante-cinq degrés, nos alcarazas nous donnaient quelques gouttes d’eau fraîche, et si quelque semblant de brise agitait l’air, c’était pour nous. Le soir, on s’asseyait dans la niche d’un café maure, ou bien les officiers se retrouvaient dans ce merveilleux cercle d’Aumale, où les gazelles, les autruches et les produits les plus singuliers du désert s’acclimatent un peu mieux qu’à Paris. On a beau dire, c’est une jolie garnison que Biskra ; si seulement l’eau n’y était pas si mauvaise !