Ce que j’aimais surtout dans la conversation du turco, c’est que j’y apprenais tous les jours quelque chose. On croit en savoir long quand on a passé dix ans au collége ; ce bambin-là qui n’avait pas fait ses classes m’étonnait et m’humiliait un peu. Non qu’il fût homme à se vanter de rien ; il se serait plutôt caché de sa science : il fallait l’occasion pour lui délier la langue. Une double inscription latine et grecque sur un fût de colonne indignement rongé l’amusa pendant un quart d’heure. Voilà, montre en main, le temps qu’il mit à la copier, à la rétablir et à la traduire sur une feuille de son carnet. Moi, j’ai des bras, j’avais déterré la colonne ; mais du diable si j’aurais pu déchiffrer le premier mot ?

Il avait le cerveau farci de choses curieuses ; en me promenant avec lui, je m’initiais peu à peu à l’histoire, à la botanique, que sais-je ? Il connaissait l’Afrique par principes mieux que moi, Africain depuis cinq ans et capitaine depuis trois !… Un jour, il m’expliqua que le grand désert était une mer desséchée, que l’eau pouvait rentrer chez elle tôt ou tard, qu’on pourrait même l’y ramener par un travail analogue au percement de l’isthme de Suez, car enfin le Sahara est à vingt-sept mètres au-dessous du niveau de la Méditerranée ! Saviez-vous ça ? Moi, j’en fus transporté : mon imagination prit le galop ; je passai toute la nuit à rêver la fabrication d’une grande mer intérieure qui isolerait notre colonie algérienne, nous mettrait à l’abri des nomades, permettrait à la marine française d’aborder à Biskra, comme à Oran ou à Philippeville, et de l’autre côté ouvrirait l’Afrique tropicale aux explorateurs de mon pays ! J’avais la fièvre. Le lendemain, quand j’offris au turco d’entreprendre l’affaire à nous deux, il me dit en souriant : « Tu veux donc bien du mal aux Écossais et aux Suisses ? » Et il me fit la théorie la plus curieuse sur les glaciers d’Europe qui fondent chaque année au vent du Sahara : si ce vent-là courait sur l’eau au lieu de passer sur le sable, il arriverait tout rafraîchi par l’évaporation ; les glaciers, ne fondant plus, gagneraient de proche en proche, la Suisse et l’Écosse seraient gelées, et le climat de la France à jamais gâté. Vous voyez, il savait tout ; j’ai retrouvé cela plus tard, dans un livre, exactement comme il me l’avait dit.

Depuis son arrivée, il ne lisait presque pas. Les journaux ne le tentaient guère, et sa bibliothèque, qu’il m’a léguée, se composait de neuf volumes. En revanche, il écrivait beaucoup, car sa provision de papier fut épuisée en quatre mois, et il s’arrêtait souvent à la boutique du Maltais Giovanni pour en acheter d’autre. Comme il restait enfermé dans sa chambre un jour au moins par semaine, les suppositions allaient bon train ; quelques-uns l’accusaient de correspondance amoureuse, d’autres le présentaient comme un poëte incompris ou un journaliste anonyme, d’autres enfin comme un malade, sujet à des accès de mélancolie périodique. Moi, son ami, je m’étais fait une loi de respecter le mystère, quel qu’il fût ; en somme, je ne l’aurais jamais deviné, s’il ne s’était découvert à moi par un accident déplorable. Voici le fait.

A Biskra, le courrier de France arrive tous les huit jours ; une sonnerie de clairon annonce la bonne nouvelle, tous les officiers courent au cercle militaire, et là, le vaguemestre ouvre cette sacoche de bénédictions. Ce n’est pas pour me vanter, car enfin le bonheur n’échoit pas toujours aux plus dignes, mais j’ai beaucoup d’amis solides et une famille comme on n’en fait plus. J’écris peu, c’est sans doute indigence d’idées, mais depuis que je suis au monde, on m’a énormément répondu. Chaque semaine, j’avais cinq ou six lettres à lire, quelquefois neuf ou dix, quand la famille et l’amitié s’étaient donné le mot. Lorsque la récolte était bonne, je m’en allais tout fier, étalant la chose en jeu de cartes et lisant à demi-voix la lettre de maman Brunner : je n’ai jamais commencé par une autre ; que les enfants trouvés me jettent la première pierre !

Un matin de septembre, le 4, il m’en souviendra toute la vie, j’étais riche de sept ou huit lettres. La bonne vieille de là-bas m’envoyait un billet de cinq cents francs ; l’homme n’est pas parfait, et la tribu des Ouled-Nayl ne connaît pas encore la théorie de l’art pour l’art. Item, on m’annonçait de chez nous un envoi de jambons, de saucisses, de vin de Barr et de kirschenwasser, qui devait remonter la popotte pour un mois. J’étais content, je marchais sur mes pointes, je reconnaissais du coin de l’œil, tout en lisant, l’écriture de ma cousine Gretchen et de mes vieux amis sur les autres enveloppes : je me réfugiai, pour déguster tous ces crus de bonne encre française, dans le petit salon de l’est, au bout du cercle ; Gougeon y a passé, il voit cela d’ici. J’entre, et j’aperçois le turco qui déchirait la bande d’un journal, par grand extra, avec une figure de l’autre monde.

« Eh bien ! lui dis-je étourdiment, qu’est-ce que tu fais là ? Tu n’étais pas au courrier, tu n’as donc pas de lettres aujourd’hui ? »

Il me sauta à la gorge comme un petit jaguar, et cria en m’étranglant :

« Tu m’insultes ! que t’ai-je fait ? Tu sais bien que personne ne m’écrit à moi ! O Charles ! Charles ! »

Là-dessus, sans me laisser le temps de la surprise, il passa par la fenêtre et s’enfuit en pleurant. Le cercle militaire n’a qu’un rez-de-chaussée, grâce à Dieu.

Je demeurai tout abruti. J’étais son supérieur, il avait porté la main sur moi : si quelqu’un nous avait vus, il allait en conseil de guerre ; mais ça, je n’y pensai que le lendemain. Mon premier mouvement fut de serrer les lettres dans ma poche et de courir chez lui pour savoir en quoi et comment je lui avais fait de la peine. Une coquine aux yeux barbouillés me jeta la porte au visage. C’est ainsi, entre parenthèses, que j’ai eu connaissance de sa liaison.