Un certain samedi, jour de Saint-Charlemagne, mes camarades m’entraînèrent au théâtre du Palais-Royal. On avait composé le spectacle pour nous : quatorze actes et un intermède ! un menu qui rappelait, par le nombre et la variété des plats, notre gros banquet du matin. Nous remplissions la salle à nous seuls : les plus riches avaient pris les loges et l’orchestre ; les pauvres petits diables comme moi s’étouffaient au parterre. Dans les entr’actes on montait sur les bancs, on piquait des Laïus, c’est-à-dire on prononçait des discours à la louange de Sainville, ou de la Pologne, ou de M. Odilon Barrot.
En ce temps-là, le théâtre de M. Dormeuil était peuplé des artistes les plus admirables et des plus jolies femmes de Paris. J’ajoute, entre parenthèses, que les fleurs de l’époque étaient beaucoup plus belles, les fruits plus savoureux, les vins plus forts et le soleil plus brillant qu’aujourd’hui. Le spectacle fut gai comme tous les spectacles que vous avez vus à vingt ans. Comme on riait de bon cœur en plongeant les deux coudes dans les flancs de ses voisins ! Comme on pleurait des larmes généreuses aux couplets patriotiques de M. Clairville chantés par Mlle Angélina ! Quelle ardeur s’allumait dans les âmes chaque fois que M. Leménil retroussait sa moustache grise ! Évidemment cet homme avait fait la campagne de Russie et parlé à l’Empereur comme je vous parle. Celui qui nous aurait soutenu le contraire eût été roué de coups.
On commençait la cinquième pièce, et je venais de tomber amoureux pour la troisième fois, lorsque Zémire parut en scène. Tout ce que j’avais vu, entendu et senti depuis le commencement de la soirée (je dirais presque depuis le premier jour de ma vie) fut oublié en un instant. J’aimais pour tout de bon, et ma première idée fut d’interrompre le spectacle par une demande en mariage. Si vous avez eu vingt ans, ne fût-ce que pour un quart d’heure, vous ne vous moquerez pas de moi.
Elle représentait une petite princesse cauchoise du pays de Matapa. La pièce, signée de MM. Pétard et Croquin, me parut un chef-d’œuvre. Le rondeau qu’elle chantait est encore buriné au fond de ma mémoire comme la Henriade dans le piédestal de la statue de Henri IV sur le Pont-Neuf. Oh ! l’aimable musique et la joyeuse poésie ! Le monde civilisé oubliera-t-il jamais ce refrain qui fait encore battre mon cœur :
La gaudriol’, ça m’ va ; c’est dans mon caractère,
Mais quant au mariag’, demandez à mon père !
M’sieu, demandez à papa ! (bis.)
Il vous en fich’, il vous en fich’, il vous en fichera.
Par quel miracle se peut-il que j’ai tant vieilli, et que ces vers soient toujours restés jeunes ? J’achetai la pièce pour l’emporter au collége, mais ce fut une dépense inutile : je la savais par cœur ! Toute la nuit mon cerveau lut comme une chaudière où bouillonnait la poésie de MM. Pétard et Croquin.
Deux mois durant, je vécus de souvenir, négligeant toutes mes études, et compromettant, comme à la tâche, mes examens de fin d’année. Mes parents, qui me destinaient à l’École polytechnique, apprirent que je ne travaillais plus. Ils joignirent leurs remontrances aux reproches du proviseur ; je fus mis en retenue jusqu’à nouvel ordre et traité comme le dernier des cancres, moi qui avais eu le prix de physique au grand concours et la joie d’embrasser M. Villemain ! Mais je me consolais de tous mes déboires en admirant, au fond de mon pupitre, une petite lithographie de Zémire, éditée rue Coq-Héron.