Aux vacances de Pâques, le hasard ou la Providence prit enfin mon sort en pitié ! Un de mes compagnons de chaîne, consigné comme moi pour crime de paresse, me conta que son père, M. de Rongefeuille, chef de division à l’Intérieur, écrivait des vaudevilles sous le pseudonyme de Croquin. Je tombai dans ses bras, et je lui promis de travailler double, de faire ses devoirs et les miens, s’il me faisait aimer de Zémire.

Ce jeune homme n’avait que dix-sept ans, mais son père le traitait en camarade ; aussi raisonnait-il très-savamment sur la vie privée des actrices. Il voyait quelquefois des répétitions générales et pénétrait jusque dans les coulisses. Peut-être exagérait-il un peu ses avantages, mais il m’a juré qu’un soir de première, Mme Grassot lui avait pris le menton.

Ce qu’il me raconta de Zémire, sans atténuer la violence de mes sentiments les dégagea de leur timidité et leur fit prendre une tournure plus cavalière. La jeune personne n’était plus épousable depuis cinq ou six ans ; elle vivait dans l’intimité d’un Russe extraordinairement riche, et elle avait des caprices. Je décidai qu’elle aurait un caprice pour moi. Rongefeuille me procura son adresse : boulevard des Italiens, 87, au premier. Vous voyez que la Russie faisait bien les choses.

Je rédigeai ma déclaration en bonne prose simple et carrée, avec prière de me répondre au collége.

« P. S. Si par hasard la violence et la sincérité de mes sentiments ne vous décidaient pas à m’aimer sans m’avoir vu, je passerai jeudi prochain sous vos fenêtres, à la tête de ma division. »

Elle ne répondit point, la cruelle ! Le jeudi suivant, la promenade du collége défila sous ses fenêtres ; Zémire ne se montra pas au balcon. Je commençais à la mépriser. « Il faut, pensai-je, qu’elle ait l’âme bien vulgaire pour préférer ce Russe, qui doit être vieux et laid (puisqu’il est riche) à un jeune homme de vingt ans. » Ma tête se monta si bien que je résolus de me présenter chez elle et de lui faire une homélie en quatre points contre la vénalité du cœur. La jeunesse de l’époque était ainsi faite, c’est-à-dire ainsi bête. Nous trouvions naturel et décent qu’une fille de théâtre reçût par charité l’argent des nobles vieillards et se donnât gratis aux imberbes. Ce préjugé s’est renversé avec le temps : les imberbes se ruinent, et l’on aime des vieillards qui n’ont rien à donner, pas même une mèche de cheveux. Mais passons.

Je m’étais remis au travail, et j’avais reconquis l’usage de mes dimanches. Je me présentai sept ou huit fois chez elle, sans être admis. Mes camarades, gorgés de confidences et saturés du récit de mes peines, commençaient à m’entourer d’une certaine considération. S’il est beau d’être reçu dans l’intimité d’une comédienne, il est déjà passablement flatteur au collége de se voir consigné à sa porte. Ce qui serait moins que rien pour un homme du monde est un peu plus que rien pour un moutard. J’ai vu plus d’une fois des gamins de dix-sept ans se glorifier de telle petite incommodité qu’un homme de trente-cinq ans aurait trouvé simplement désagréable. J’ai rencontré aussi un vieux conseiller d’État qui contait à tout venant et portait comme en féronnière des infortunes qu’un auditeur eût cachées avec soin. Chaque âge a sa coquetterie.

A force de monter l’escalier de Zémire et d’affronter les dédains de sa femme de chambre, je finis par la voir elle-même, en personne, comme elle sortait pour dîner, je ne sais où. Je tombai à ses pieds dans l’antichambre, en criant : « Aimez-moi ! je suis Léon ! si vous ne pouvez pas avoir une passion pour moi, que ce soit un simple caprice ! Est-il possible que vous me refusiez une chose qui me rendrait si heureux ? »

Je comprends aujourd’hui tout le ridicule de cet argument. Toutefois, on a connu au 6e d’artillerie un officier laid et sans esprit qui a réussi, vingt années durant, auprès des femmes, sans autre raison, sans autre mérite que l’immense désir qu’il avait d’obtenir leurs bonnes grâces. Méditez sur ce point, si vous avez le temps.

Zémire avait le droit de me rire au nez ; elle eut pitié d’un amour évidemment sincère.