Et sanctifié par l’amour ?

Je sais bien que ma poésie ne valait pas celle de MM. Pétard et Croquin, mais j’avais fait de mon mieux, et je croyais mériter une réponse. Zémire ne m’écrivit pas même pour se moquer de moi. Ses autographes valaient trois francs à l’hôtel Bullion, et elle en était avare. Je me plongeai dans le travail, comme un autre se serait jeté à la rivière. Le moment des examens approchait ; je fis des tours de force, et j’entrai cent vingt-quatrième à l’École sur une liste de cent vingt-cinq.

II

La première fois que je sortis en uniforme, je courus chez elle. La capote m’allait fort bien ; je n’avais plus de boutons sur la figure. Ajoutez que j’étais le seul de ma promotion qui ne portasse point de lunettes. La femme de chambre prit ma carte sans me reconnaître et la porta à Madame. Cinq minutes après, on me fit entrer dans une espèce de salon qui était son cabinet de toilette.

Je rangeais déjà mon épée neuve, pour tomber plus commodément à ses genoux, quand j’aperçus un beau jeune homme brun, pâle et languissant, étendu de tout son corps sur une chaise longue. C’était le détestable boyard. Il avait tout au plus vingt-huit ans, et l’on pouvait le citer comme un des plus jolis garçons de l’Europe. Rien qu’en voyant sa figure et ses mains, il me sembla que la nature m’avait donné un mufle et des pattes.

Zémire, fort peu vêtue d’un peignoir blanc brodé, se souleva sur son fauteuil et nous présenta l’un à l’autre :

« Monsieur le prince D… ; monsieur Léon Brosse. Cher prince, monsieur est l’amoureux dont je vous ai montré les jolis vers. M. Brosse est un jeune homme de beaucoup d’esprit, qui vient d’entrer à l’École polytechnique. »

Je cherchais la garde de mon épée comme un homme tombé dans un guet-apens. Le prince me tendit la main et m’offrit une cigarette de tabac turc.

« M. Brosse, me dit-il, vous êtes non-seulement un homme d’esprit, mais un homme de goût. Zémire est la plus jolie femme de Paris. Seulement, donc déjà, elle est trop coquette. Je vous conseille de la prendre au sérieux comme camarade, et pas autrement.

— Vânia, lui cria-t-elle, vous êtes insupportable. Si vous découragez ainsi tous ceux qui m’aiment, j’aurai le désagrément de mourir sans que personne se soit tué pour moi. »