Je balbutiai quelques mots, et je me mis à fumer ma cigarette par le bout allumé ce qui les fit rire aux larmes. Il me semble pourtant que je repris un peu d’aplomb ; mais cette visite d’un quart d’heure a laissé dans mon esprit l’impression d’un cauchemar atroce. Le prince me demanda quels étaient mes professeurs de poésie à l’École polytechnique, et Zémire si nous ne comptions pas faire bientôt une nouvelle révolution. Je sortis comme un idiot. L’un et l’autre m’engagèrent poliment à réitérer ma visite. Mais la honte me retint plus de trois mois. Je me sentais trop ridicule, et puis (faut-il l’avouer ?) je craignais d’avoir fait une bassesse en touchant la main de mon rival. Tous les dimanches, tous les mercredis, tous les jours de sortie, j’allais au boulevard des Italiens et je passais sous le balcon de Zémire. Une fois, je la vis à sa fenêtre, et je cachai ma figure dans mon manteau ; une autre fois, je la rencontrai presque en face, et je m’enfuis comme un voleur.
Au commencement de février, cent affiches dispersées dans Paris annoncèrent un grand bal au profit de l’Association des artistes. Le nom de Zémire figurait en dernier, suivant l’ordre alphabétique, sur la liste des patronesses. Je perdis plusieurs journées à le lire et à le relire. Ce plaisir innocent disait plus à mon cœur et coûtait moins à ma bourse que les grogs du Café hollandais.
A la fin, je me persuadai que si je ne retournais pas chez Zémire, elle expliquerait mon abstention par des motifs d’ignoble économie. Je pris un grand parti : j’avais vingt francs ; je résolus d’aller, d’un air indifférent, chercher un billet chez elle. Le reste de la somme me paraissait plus que suffisant pour lui envoyer un bouquet le jour du bal. Sacrifice d’autant plus généreux, selon moi, que le bal se donnait un samedi, et non pas un jour de sortie.
Je m’armai de courage, et, après avoir fait une ou deux lieues à pied sur le boulevard des Italiens, je montai chez elle. Dans l’escalier, je tâtais encore ma poche pour m’assurer que l’argent y était bien. Elle me reçut amicalement dans sa chambre à coucher ; nulle trace de prince. J’avais préparé pour la circonstance un petit discours sans affectation, mais elle me coupa la parole au premier mot, prit une grande enveloppe et en tira une énorme liasse de billets roses. Il y en avait tant que je n’osai jamais n’en demander qu’un seul. Je mis sur la cheminée mes quatre pièces de cent sous (l’or n’était pas encore inventé).
« Vous n’en prenez que deux ? » me dit-elle avec une petite moue.
J’aurais donné mes épaulettes à venir pour avoir le moyen de payer la liasse entière. Je balbutiai une excuse, et je m’enfuis comme un voleur. J’avais honte d’être pauvre ; je me croyais déshonoré à ses yeux. Coûte que coûte, il fallait sortir d’une situation si fausse. J’empruntai vingt francs le matin du bal, et j’envoyai au boulevard des Italiens un bouquet magnifique, avec ma carte.
Le même jour, vers cinq heures, le portier de l’École me fit dire qu’il avait quelque chose à me remettre. C’était un carton à manchon. Je l’ouvris ; j’y trouvai ma carte et mon pauvre bouquet, que j’écrasai du pied. Je ne dormis pas de la nuit. Le lendemain, j’avais congé ; je courus chez Zémire. Elle rit aux éclats en me voyant entrer.
« Eh bien ! dit-elle, vos camarades se sont-ils un peu amusés à vos dépens ?
— Pourquoi mes camarades ?
— Mais lorsqu’on vous a rapporté vos camélias à la salle d’étude ! Avouez que la farce était bonne et que je vous ai bien attrapé ! »