Je lui contai que sa cruelle plaisanterie m’avait frappé dans un coin, à l’écart de mes camarades.
« C’est bien dommage, dit-elle. Je croyais que les autres se moqueraient un peu de vous. »
Je me fâchai tout rouge, et plus j’y pense, plus il me semble que j’avais raison. Peut-être cependant allai-je un peu trop loin, car après avoir juré de ne la plus revoir, je lui donnai ma malédiction de jeune homme. Excusez-moi, je suis d’un sang méridional.
III
Dix ans plus tard, j’étais chef d’escadron au 37e d’artillerie, il n’y avait pas dans l’armée un officier supérieur plus jeune que moi. Les circonstances m’avaient servi ; j’avais pris à moi seul, sans l’aide du génie, la ville de ***. Mon nom, tambouriné dans les journaux, avait obtenu pour six mois une célébrité européenne ; personne ne doutait que je ne fusse du bois dont on fait les maréchaux de France. Une amourette, divulguée à mots couverts par mon ami P. de M. dans la Revue des Deux-Mondes, avait ajouté à ma gloire un élément romanesque. Bref, j’étais à la mode, et le succès (comme il arrive souvent) me rendait presque joli garçon.
Moi, pas bête et bien portant, je tenais l’occasion par les cheveux, et je n’avais garde de lâcher prise. J’allais partout où l’on s’amuse ; je montrais ma figure aux Parisiennes de tout rang et j’empochais à bel amour comptant la monnaie de mes victoires. On me montrait au doigt : voilà le fameux Brosse, l’officier d’avenir, le galant chevalier, le preneur de femmes et de villes, Brosse Poliorcète, qui vient d’apporter à Paris les clefs de *** sur un plat d’or !
Un soir, au bal de l’Opéra, tandis que les pékins ne se gênaient pas pour me nommer tout haut au passage, un domino de satin noir, masqué d’une quadruple dentelle, se retourna vivement, me regarda en face et prit mon bras.
« Bonsoir, vainqueur ! »
A ces deux mots, je reconnus la voix de Zémire. Elle soutint avec beaucoup d’aplomb que je la prenais pour une autre ; mais je ne démordis pas de mon idée pendant un bon quart d’heure qu’elle me promena dans les couloirs. Impossible de l’entraîner jusque dans ma loge ! Après m’avoir lancé une espèce de déclaration ambiguë, elle me glissa des mains comme une anguille (une anguille un peu forte) et disparut.
Je m’informai d’elle au Helder ; on me dit qu’elle avait des rentes ; quelque chose comme la solde de dix généraux de brigade à manger par an. Cette gaillarde-là avait fait autant de tort à la Russie que les canons de Pélissier. Enfin ! chacun son lot ! Je tournai la girouette ailleurs et je n’y repensai plus de trois mois.