Mais la veille du bal des artistes, je reçus un coupon d’une place dans la loge 19, avec ces mots écrits sur l’angle : « Prends et comprends. » Je n’y compris rien du tout, mais je pris bien la chose.

J’endosse l’habit noir numéro un, enrichi de l’arc-en-ciel de mes ordres, et, sur le coup de minuit et demi, je ne fais qu’un bond du Helder à l’Opéra-Comique. Il gelait à fendre le bitume, mais j’avais une pelisse de renard. La pelisse au vestiaire, j’ouvre la tranchée devant la loge 19 et j’entre sans coup férir. Garnison, néant : j’étais en avance. M’aurait-on joué un tour ? Il n’y a point d’apparence. Une farce de deux cent cinquante francs, on n’en fait guère à Paris dans ces prix-là. En attendant, je regarde la salle, qui était superbe. Les plus belles actrices de Paris, Rachel même, enfin tout !

Pendant que je flânais de l’œil et que les lorgnettes des autres loges commençaient à dévisager votre serviteur, ma porte s’ouvre et voilà Zémire en personne.

Elle était encore bien ; un peu trop forte, je vous ai dit ; l’amour engraisse les femmes ; c’est comme le cheval pour les officiers. Elle s’était un peu barbouillé la figure, mais elle rougissait sous le plâtre ; sa voix tremblait. Elle était émue, ma parole d’honneur !

Elle m’en dit très-long : qu’elle avait été ingrate, qu’elle avait méconnu mon amour, que j’avais une belle occasion de me venger en méprisant le sien ; que j’étais un jeune homme et elle bientôt une vieille femme ; mais qu’elle avait du sentiment à mon service comme on n’en a jamais rencontré dans les pays chauds.

Pendant ce temps-là, s’il faut l’avouer, je ne faisais pas trop le cruel, et je me laissais prendre les mains dans le petit salon. Elle resta plus de trois heures à me faire la cour ; c’était nouveau, c’était flatteur, et même, tranchons le mot, c’était bon.

Finalement, elle me conte qu’elle veut tout quitter pour moi et monter derrière mon char comme une esclave. S’il y avait eu un notaire dans la salle, je crois, diable m’emporte, qu’elle m’épousait d’assaut. Je ne disais ni oui ni non, mais je prenais mes petits à-compte.

Voilà que le bal tire à sa fin, quand je me croyais encore au commencement ; les loges se vidaient, les diamants filaient comme des étoiles dans une nuit d’août. Je rêve un dénoûment et j’offre un potage.

« Non, dit-elle ; vous ne m’aimez pas encore assez. Je veux vous faire la cour et détruire un à un tous les mauvais sentiments qui vous restent contre moi. » Bref, il est convenu que j’irai, huit jours durant, me faire courtiser de deux à quatre. Le jeu me paraissait plus amusant qu’un whist ; j’accepte. En attendant, elle veut me reconduire chez moi, dans une grande voiture de Brion qu’elle avait à l’année. Je lui fais observer que je loge à Vincennes. N’importe ! j’étais flatté, réellement flatté, qu’elle fît tant de chemin pour moi.

Elle s’enveloppe de ses fourrures, et nous descendons, bras dessus, bras dessous ; elle était fière de me montrer au peuple des escaliers, mais je n’y voyais pas grand mal. En passant devant le vestiaire, je songe à ma pelisse, mais le monde nous poussait, il aurait fallu attendre et surtout la faire attendre ; d’ailleurs vous devinez que je n’avais pas froid ; enfin la dame avait de la zibeline pour deux ; j’escalade le marchepied, et en route !