Je ne vous raconterai pas notre voyage jusqu’à la barrière du Trône, mais vous pouvez croire que je ne perdis pas mon temps. Zémire fut aussi chatte qu’une femme peut l’être sans dire son dernier mot. Ces trois quarts d’heure-là sont marqués parmi les meilleurs de ma vie.
Mais en arrivant à la barrière, elle devint rêveuse ; elle me dit qu’elle portait sur elle pour cent cinquante mille francs de diamants, que son cocher était nouveau, qu’elle ne le connaissait pas assez pour en être bien sûre, qu’elle craignait de revenir toute seule, à la merci de cet homme, depuis Vincennes jusqu’à Paris. Enfin elle me proposa délicatement de me déposer sur la route ! Je fus tellement étourdi du coup, que je me laissai débarquer dans la neige. Zémire me serra dans ses bras, me fit promettre qu’elle me verrait le lendemain, et me voilà trottant sur Vincennes dans mon bel habit noir, par un froid de douze degrés.
J’arrivai transi à ma chambre, et je fis une maladie de six mois. Mais je considère cet accident comme un des plus heureux de ma vie, car sans ma pleurésie du bon Dieu je me serais remis à aimer cette drôlesse-là.
LE POIVRE.
Il y a bien vingt-cinq ans de cela ; mes cheveux étaient noirs et les siens… Ah ! monsieur ! la jolie petite tête blonde ! Notre fils le lieutenant était à peine une vague espérance ; nous l’appelions Rosine entre nous, car nous ne voulions qu’une fille.
Nous étions mariés depuis trois mois, bientôt quatre ; inutile d’ajouter que nous nous adorions comme on ne sait plus aimer aujourd’hui.
Je dois vous avouer que mon beau-père, le marquis, ne m’avait pas précisément jeté sa fille à la tête. Il ne me trouvait pas d’assez bonne maison, quoique morbleu !… mais n’importe. C’était bien le meilleur homme et le plus doux de la terre. Il grondait du matin au soir contre sa femme et contre Irène, mais Irène et la marquise le menaient à grandes guides, c’est-à-dire par le bout du nez. Un nez bourbonien, fabriqué à souhait pour ce genre d’exercice. Bref, après avoir parlé vingt fois de me passer sa lame au travers du corps (et il était homme à le faire), ce scélérat d’émigré m’avait donné sa fille et son cœur avec ; il m’adorait. Je vois encore les deux grosses larmes qui coulaient sur ses longues joues lorsqu’il nous dit adieu après les noces en nous donnant sa bénédiction paternelle : une vieillerie passée de mode aujourd’hui ! Je lui trouvai l’air si drôle, mais si drôle que ma figure se contracta comme si j’allais éclater de rire et que je me mis à pleurer comme un sot.
En ce temps-là, il y avait encore des diligences, et vous aurez beau dire, on ne s’ennuyait pas à deux sur la grand’route, quand on avait eu soin de retenir tout le coupé. Irène voulait voir la Suisse et l’Italie : je lui fis faire un petit voyage artistique et sentimental dont une princesse se serait léché les doigts. Tout l’été y passa ; le bon vieux père et la marquise nous écrivaient partout où la poste avait ouvert boutique ; et des tendresses, des attentions, des conseils ! « Chers enfants, soyez sages ; évitez les brigands ; craignez les courants d’air dans la montagne ; Henri, ménagez-la. » Bonnes gens ! braves gens ! On n’en fait plus comme eux, et ils sont trop loin d’ici pour que j’aille leur dire quelle amitié, quel culte, nous leur gardons au fond du cœur.
J’avais promis solennellement de leur ramener Irène en septembre. Le marquis tirait encore sans lunettes et il arpentait la plaine comme pas un, sur ses jarrets de soixante ans. La chasse ouvrait le 4 en Lorraine, nos logements étaient préparés là-bas, la marquise nous écrivait : « Je vide le château pour meubler votre pavillon. » Mais comme Irène était un peu fatiguée du voyage et comme il nous restait cent bonnes lieues à faire, je décidai que nous nous reposerions un jour à Paris.
La diligence nous déposa le 1er septembre, à cinq heures du matin, dans la cour des messageries. Il fallut éveiller l’enfant qui dormait entre mes bras, dans mon manteau. Le manteau ! encore une chose que vous avez supprimée sans la remplacer. L’enfant, c’était Irène ; elle avait l’air d’une petite fille de quinze ans, quoiqu’elle en comptât vingt sonnés, et les aubergistes lui avaient dit mademoiselle tout le long du chemin. Moi, je l’appelais l’enfant ; aujourd’hui, qu’on fait tout à l’anglaise, on dirait baby. Elle, elle m’appelait petit mari ; j’avais pourtant déjà cinq pieds six pouces, car je n’ai pas grandi depuis l’âge de trente ans. Elle disait cela si gentiment, en effaçant l’r, et d’une petite voix si douce que je me sentais presque aussi père que mari.