Nous entrons dans la salle à manger : c’est là que j’ai fait jadis l’admiration de la famille par une sobriété trop naturelle, hélas ! « Vous avez donc un appétit d’oiseau ? » disait la bonne marquise. Le fait est que j’avais l’estomac serré dans un étau ; rien ne passait. Les rideaux sont décrochés ; la table sans rallonges et réduite à sa plus simple expression est passablement poudreuse ; nous y trouvons un tas de cartes de visites (la réponse à nos billets de faire part), et une lettre de décès datée du surlendemain de notre mariage. C’est un parent éloigné qu’Irène connaissait peu. Je parcours les noms machinalement, pour prendre un aperçu de ma nouvelle famille, et je m’aperçois que ma femme est encore inscrite sous le nom de Mlle Irène de V ! Deux jours après la noce !… Mais il faut passer quelque chose à des parents si éloignés. Le lustre est dans un sac ; le beau buffet de noyer et d’ébène surmonté des armes du marquis, nage dans la poussière. Les pièces d’argenterie qui le faisaient craquer sous leur poids sont parties pour la campagne ; il ne reste qu’une cave à liqueurs oubliée par mégarde et ouverte par un heureux hasard. Les bambins montent de l’eau, nous pourrons faire un grog, et j’ai soif.

Voici le grand salon où nous avons signé le contrat au milieu d’une brillante assemblée. Quelle fête ! Le lustre, les candélabres, les appliques, tout était en feu. Et les diamants des femmes ! J’en avais mal aux yeux, parole d’honneur. Le meuble était de bois doré et de brocatelle bouton d’or. Aujourd’hui, tout est voilé de housses grises ; les consoles sont ficelées dans du papier de journal ; il n’y a pas jusqu’aux pincettes qui ne soient entourées de papier comme un manche de gigot. Le tapis de moquette rouge et les rideaux bouton-d’or, en paquet dans la percale ; l’encadrement des glaces s’éteint ici sous un lambeau de gaze, là sous un chiffon de papier. Les persiennes sont fermées, le jour est terne, on sent le froid. Nous entrons dans le petit salon intime où j’ai fait ma cour à Irène. C’est là qu’elle éternisait par des miracles d’industrie mes bouquets quotidiens. Elle en fait durer un toute une semaine ; qu’en dites-vous ? Elle ouvre un petit meuble et me montre trente fleurs étiquetées et datées dans trente feuilles de papier blanc. J’apprends ainsi que la chère petite a gardé un échantillon de tous les bouquets qui lui sont venus de moi. Mais les pauvres fleurs ne sont pas seulement fanées ; elles ont moisi. Allons ! les souvenirs se conservent mieux dans le cœur que dans le papier, décidément. Irène ferme le petit meuble en bois de rose et me montre en riant un bureau dont le velours est couvert de poivre en grains. Ce bureau, c’est toute une histoire. Un jour que la marquise nous gardait en achevant je ne sais quelle tapisserie, Irène prit un crayon et voulut me tracer le plan du château de V. Elle s’embrouilla tant et si bien dans ses dessins et dans ses explications que la mère vigilante s’endormit une minute. Ah ! la jolie, l’aimable, et la précieuse minute ! Elle valait son pesant d’or !

Mais pourquoi ce poivre répandu sur le velours incarnat ? Elle m’apprend que le poivre a la vertu de chasser les bêtes. Je remarque en effet que les meubles, les paquets, les housses, tout est saupoudré de grains noirs. Et tout en regardant une pile de tableaux et de portraits de famille, j’éternue du haut de ma tête. « C’est le poivre ! » dit-elle, et nous rions.

Elle avait alors trente-deux petites dents si jolies, un timbre de voix si frais et si doux que le rire semblait inventé pour elle. Aussi je vous réponds qu’elle s’en donnait à cœur joie. Et elle n’était jamais seule à rire quand je me trouvais là.

Les enfants du portier sont descendus depuis longtemps, la porte est refermée, nous sommes bien chez nous, et la preuve c’est que nous nous embrassons tout en courant. Il y avait si longtemps que nous n’avions été à nous ! Presque une demi-heure ! Elle me montre sa jolie chambre, la même où j’ai pénétré pour la première fois après la messe du mariage, tandis que ma chère petite achevait ses préparatifs de départ. Je me souviens que ce jour-là, saisi d’une étrange émotion devant toutes ces choses innocentes et blanches, j’ai mis furtivement un genou en terre et baisé les rideaux du petit lit virginal. Aujourd’hui, les rideaux du lit et des fenêtres sont en tas dans un coin, avec du poivre dessus. Les matelas et les oreillers sont semés de poivre ; on y a mis par-dessus le marché deux ou trois cadres et une chaise. Hélas ! Hélas !

Elle prend la chaise et s’assied ; la pauvre chérie tombe de fatigue. Je veux qu’elle se mette au lit ; elle ne dit pas non, mais elle prétend que je suis encore plus las qu’elle, car elle a dormi en voiture, et j’ai passé la nuit à la bercer. J’avoue que deux heures de sommeil feraient assez bien mon affaire, mais où dormir ? Dans sa chambre ? Impossible. Un lit est toujours assez large, mais le sien ne serait jamais assez long pour mes jambes de sept lieues. Nous pénétrons alors dans la chambre du bon marquis : plus de rideaux, un lit tout nu ; on n’aperçoit le long des murs que des cordons de sonnettes ; le poivre craque sous nos pieds. On serait bien là, j’en suis sûr, mais où trouver des draps ? Toutes les armoires fermées, les clefs sont en Lorraine, c’est trop loin. « Et mon trousseau ! » dit-elle. Et de rire.

Nous retournons à l’antichambre : j’éventre l’un après l’autre tous les ballots. Je trouve des serviettes, des torchons, les tabliers de la cuisinière, de la femme de chambre, du domestique, tout excepté des draps. Enfin je crie victoire, elle accourt et se moque de moi : j’étais tombé sur les nappes damassées ! Mais pourquoi pas ? On prend deux nappes et nous courons faire le lit. Elles sont trop courtes, ces nappes ; il en faudrait quatre. Elle retourne à la source et revient en riant plus fort : elle a trouvé toute seule un drap de toile écrue, un peu grosse, un peu rude ; un drap de domestique, mais assez grand pour couvrir les maîtres. Là-dessus, nous secouons le poivre de la couverture et voilà le lit fait. Nous trottons à travers le poivre jusqu’au cabinet de toilette de la marquise, et après vingt allées et venues, vers sept heures du matin nous finissons par nous mettre au lit. La pauvre enfant devait être à demi morte ; quant à moi, j’étais sur les dents.

« Petit mari, me dit-elle en posant sa jolie tête sur l’oreiller, je ne suis plus fatiguée du tout. »

L’OUVERTURE AU CHATEAU.

Retraites, 3 septembre, 10 heures du soir.