Je ne sais pas si c’est le café, ou la chartreuse, ou tout bêtement la fatigue, mais il n’y a pas moyen de fermer l’œil. Tous ces gaillards-là sont couchés depuis une heure ; les ronflements du grand ami ébranlent la cloison de ma chambre ; l’ami joli qui dort au-dessus de ma tête souffle des pois à plein boisseau ; le seigneur des Retraites, notre hôte, n’a pas dû longtemps causer avec Madame, car la pauvre petite femme avait marché quatre heures dans les labourés, et n’en pouvait plus : ses longues paupières brunes tombaient à chaque instant sur ses beaux yeux, comme des stores dont la corde a cassé.
Nous n’avons pourtant pas fait des étapes de dix lieues, mais lorsqu’on s’est dorloté neuf ou dix mois dans les fauteuils, les divans et tout le capitonnage de ce siècle avachi, on devient plus sensible au mal physique. La civilisation moderne a pris de telles précautions pour supprimer la fatigue ; les voitures et la vapeur remplacent si avantageusement nos jambes, les machines font si bien la besogne de nos bras, qu’une jolie promenade en plaine et quelques bourrades de fusil contre l’épaule laissent une courbature au gaillard le mieux bâti. C’est ce qui maintiendra toujours une distance respectueuse entre l’armée et la garde nationale.
Mon vieil ami Eude de Granfort est venu nous prendre hier à la gare de… Il s’est donné l’an dernier un magnifique omnibus vert attelé en poste ; l’habit de postillon, vert et rouge, rehausse la bonne mine du cocher et donne à l’équipage un petit air de fête.
Tout le monde a été exact au rendez-vous. Ce n’est pas la première fois que nous faisons l’ouverture ici, ni la deuxième, ni même la vingtième. Voyons : en quelle année avons-nous mangé nos derniers haricots, à la pension Durand ? C’était pardieu en 1838. Granfort venait d’hériter de son père, le lieutenant général. Nous étions ses inséparables, Balézieux, d’Anglure et moi, et nous pressentions tous, avec une certaine mélancolie, que la vie allait nous séparer pour longtemps. « Mes amis, dit le bon Eude, jurons que tous les ans, quoi qu’il arrive, nous ouvrirons la chasse aux Retraites ! » On jura. Le plus beau de l’affaire, c’est qu’en ce temps-là aucun de nous n’avait encore chassé ! Ah ! les jolis fusils neufs ! Et les bons chiens de fantaisie, achetés, sans garantie du gouvernement, sur le quai de la Ferraille ! L’album de chasse, doré sur tranche et illustré de dessins grotesques, a conservé la mémoire de nos premiers exploits : on tua un corbeau le 1er septembre, et le 2 un lièvre gîté. Le 3, je fus roi de la chasse ! J’avais massacré un lapereau sans défense et un pouillard sortant du nid. Malgré la modestie de ces débuts, nous sommes tous devenus des chasseurs mieux que passables ; Eude surtout, qui vit six mois dans ses terres.
Les circonstances nous ont dispersés, comme on le prévoyait trop. Balézieux, le grand ami, est receveur dans le Midi ; d’Anglure, l’ami joli, est juge au tribunal de la Seine ; toujours joli, du reste, et plus homme du monde que jamais. Sa robe ôtée, il monte à cheval dans la cour du Palais, et fait un tour au bois de Boulogne. Moi, je suis maître de forge, et le moins fortuné des quatre ; vous savez que la partie ne va pas fort. Enfin !
Mais j’aime à constater que depuis 1838 aucun de nous n’a manqué à l’appel ; aucun n’est arrivé plus tard que l’ouverture ; aucun n’a pris congé avant le 30 septembre. Est-ce gentil, cela ? Nous passons quelquefois la moitié de l’année sans nous voir et sans nous écrire ; n’importe. On sait que tous les cœurs sont solides au poste, et qu’on retrouvera, à un moment donné, la chaude poignée de main et la vieille camaraderie du collége. Eude nous écrit régulièrement le 20 août pour nous rafraîchir la mémoire ; on ne répond pas ; on accourt.
Cette année-ci, l’invitation n’était pas de luxe. Notre ami s’est marié, et, hier encore, nous ne connaissions pas sa femme. Il a passé la lune de miel en Italie ; il était encore à Naples au milieu d’août ; nous avons pu croire un instant qu’il nous avait oubliés ; mais non.
I
Le château des Retraites est célèbre dans le département ; on n’a pas fait grand’chose de mieux sous Louis XIII. Brique et pierre, le style de la place Royale. Un grand bâtiment de hauteur modérée, tout en long ; vingt-cinq fenêtres de façade. Au milieu, deux étages coiffés d’un fronton, puis à droite et à gauche, un simple rez-de-chaussée surmonté d’une terrasse ; aux deux bouts, pour terminer, deux jolis pavillons octogones. Toutes les dépendances, écuries, remises, etc., sont invisibles, cachées soigneusement dans des massifs épais. Le parc a été refait à la mode anglaise : pelouses, blocs de verdure, corbeilles de fleurs, tout à la grande et par masses. Ces scélérats de vieux nobles, qui ont toujours demeuré à la même place, possèdent naturellement des arbres séculaires qu’un parvenu n’aurait à aucun prix.
La pièce que j’aime le mieux dans la maison, c’est le vestibule. Rien de plus simple et de plus grandiose à la fois. Des armes, des trophées de chasse, un escalier seigneurial qui monte aux appartements du premier étage, des escabeaux de chêne à foison, une table chargée de flacons, de journaux et cigares : voilà tout l’ameublement et la décoration. Les vieux amis ont pris en affection ce paradis dallé de marbre ; on s’y réunit avant le repas ; on y prend l’absinthe au retour de la chasse, et le café au sortir de table. Deux grandes ouvertures vitrées laissent voir, à droite et à gauche, deux paysages du parc. Les portes intérieures conduisent d’un côté à la salle à manger, à la bibliothèque, au cabinet de ce cher Eude, aux offices et à la cuisine ; de l’autre, à la salle de billard, aux deux salons et au pavillon des vieux amis.