Ce matin, par malheur, la plaine était déjà bien dépouillée : il ne restait sur pied que quelques trèfles, quelques vesces et passablement d’avoines. Le trèfle et la vesce se foulent impunément, mais les avoines sont une autre affaire. Défense formelle d’y entrer ; il est même imprudent d’y faire entrer les chiens. Au bout de chaque sillon se tient un paysan ferré sur son droit qu’il appelle son drouet. Ces gaillards-là ont une teinture du code et de plusieurs autres livres. Ils savent des phrases toutes faites, et haranguent au besoin le chasseur qui les foule. « Savez-vous bien, monsieur, que les allées et venues de votre chien rendront la moisson impraticable ? c’est un abus exorbitant, une manœuvre désiroire et féodale ! Nous sommes citoyens, fils de 89 et les enfants de nos œuvres ; nous avons travaillé pour arracher au sol ingrat cette modeste récolte ; trouvez-vous équitable que les sueurs du pauvre plébéien soient foulées par un quadrupède luxueux ? »

Hélas ! hélas ! grands nigauds de citadins que nous sommes ! c’est nous qui avons inventé ces phrases-là ; nous les avons crachées en l’air sans penser qu’un jour ou l’autre elles nous retomberaient sur le nez !

Entre nous, je suis certain que le passage d’un chien dans les avoines ne fait pas un centime de dégât, surtout après la pluie. Mais je trouve excellent que l’habitant des villes récolte dans les champs la rhétorique qu’il y a semée. D’ailleurs, ces paysans légistes et beaux parleurs ne sont nullement intraitables. Ils ouvrent un large bec comme pour engloutir le chasseur et son chien, mais que faut-il pour fermer ce gouffre épouvantable ? Une pièce de dix sous.

Les terrains des communes sont une longue plaine assez étroite ; un joli chemin vicinal les borde d’un bout à l’autre ; aussi les hôtes du château et les dames elles-mêmes suivent la chasse sans se mouiller les pieds. A chaque coup heureux, à chaque perdrix qui tombe, les applaudissements et les cris récompensent le chasseur.

Pour moi, vieux batteur de plaine, la plus belle récompense d’un coup bien ajusté, c’est le plaisir de voir une pelote entourée de plumes, petite ou grosse, caille ou perdrix, tomber comme un plomb dans les chaumes. Les cailles n’ont pas encore émigré, les perdreaux sont grands et forts, sauf une compagnie de malheureux pouillards qu’on a massacrés en détail, sous prétexte qu’ils ressemblaient à des cailles. La ressemblance a fait bien des victimes, depuis Lesurques jusqu’à ces pouillards.

Le lièvre est rare cette année ; on croit que les légistes en sabots auront tendu quelques collets. Le fait est que nos fusils ont récolté peu de poil et beaucoup de plume : trois lièvres au total sur quarante pièces de gibier. C’est une proportion inusitée, au moins dans le pays.

Tous les détails de la chasse ont été curieux, nouveaux, intéressants au plus haut degré, pour les acteurs et les spectateurs : c’est pourquoi je m’abstiens de les écrire. Tous les drames où l’on fait parler la poudre sont faits pour être vus ; ils perdent quatre-vingt-dix pour cent à la lecture. Si je vous racontais que j’ai manqué un lièvre à bout portant, ou tué un perdreau à cent cinquante pas avec du plomb numéro 9, ou qu’un râle de genêts a essuyé une fusillade épouvantable sans broncher, ou qu’une perdrix démontée a coulé dans un carré de trèfle pas plus grand que la main, et que ni les chasseurs ni les chiens réunis n’ont pu ni la trouver ni la faire sortir, ces incidents d’une importance énorme, et qui nous ont tous émus, vous laisseraient peut-être froids.

La jeune dame a fait merveille avec son fusil Lefaucheux à un seul coup. Sans parler de cinq ou six pièces qu’elle a tuées de compte à demi et que la galanterie française lui a adjugées en propre, elle a descendu toute seule un râle et un perdreau ; c’est gentil, quand on n’a pas la ressource de doubler. Je connais de bons chasseurs qui ne tuent que du second coup.

Nous avions, sur le flanc de l’armée, un type remarquable. C’est un vieux monsieur qui ne chasse pas, étant trop paresseux pour se charger d’un fusil, mais qui suit la chasse avec ardeur, note soigneusement les remises, les indique à grands cris, nous y conduit lui-même, et fait plus de chemin dans son après-dînée que nos quatre chiens réunis. Homme d’esprit, d’ailleurs, il se compare lui-même à ces amateurs de trente et quarante qui pointent les coups sans jouer.

Malgré quelques bouillons, nous ne sommes rentrés qu’à la nuit tombante. L’absinthe nous attendait sous le cher vestibule, avec tous les apéritifs connus, bitter, curaçao, vermouth et le reste. Puis chacun a gagné son cabinet de toilette et trouvé dans les grands pots de faïence une ample provision d’eau chaude. On se lave, on s’habille ; en avant l’habit noir et la cravate blanche ! Le dîner sonne, les dames descendent à la file en robes claires décolletées, et nous donnons un coup de fourchette plus formidable que nos cent cinquante ou deux cents coups de fusil. Le rôti de cailles et de râles, primeur exquise, n’est pas dévoré, il est bu, escamoté comme une muscade. On dîne toujours bien aux Retraites ; la tradition se maintient.