Mais comme ils se sont endormis de bonne heure ! Moi-même… ah ! sacrebleu ! On se reposait de la chasse en dansant toute la nuit avec les paysannes, en l’an de grâce et de jeunesse 1838 !

TOUT PARIS

Notre whist venait de finir et je faisais le compte des fiches lorsqu’un soupir mal étouffé détourna mon attention. C’était la jolie Mme Feuerstein, la femme de cet énorme sous-contrôleur des hypothèques, qui levait les yeux vers le lustre en repliant un journal.

« Est-ce le feuilleton, lui dis-je, ou quelque fait divers, qui a eu le bonheur d’émouvoir un instant cette petite âme blonde ? »

Elle rougit comme un enfant pris en faute, et répondit, avec ce léger accent d’outre-Rhin, qui colore délicieusement ses moindres paroles :

« Rien de ce que vous croyez. Je pensais seulement que si la baguette d’une fée me transportait ce soir au théâtre des Hannetons Fantastiques, je verrais d’un seul coup d’œil tout ce qu’il y a de grand et d’illustre à Paris ! »

Et, comme je la regardais avec une stupéfaction visible, elle rouvrit le journal en rougissant de plus belle et mit le doigt sur un mot de réclame ainsi conçu :

« C’est aujourd’hui que Tout Paris s’est donné rendez-vous dans l’adorable bonbonnière des Hannetons Fantastiques, pour applaudir le nouveau chef-d’œuvre de notre étincelant Ducosquet, le Sucre d’orge enchanté, revue des trois premières semaines de 1864, interprétée par M. Léopold et l’élite de la troupe. »

M. Feuerstein (oh ! cet homme !) accourut d’un pas d’éléphant pour voir ce que nous lisions ensemble. Il déchiffra la réclame avec la lenteur et la gravité d’Angelo Maï lisant un palimpseste ; puis il se mit à rire épais, et cria de son horrible voix allemande qui mêle de la pomme de terre et de la poix de cordonnier à toutes ses paroles :

« Le Zugre t’orche enjandé ! Za zera gogasse ! »