« Dans ces occasions, le riche financier ou le grand homme d’État ne montre pas les cornes : il est trop bien élevé ! Mais dès le premier mot qui sent la pétition, il se hérisse de petites pointes imperceptibles, et qui s’y frotte s’y pique. Mieux vaut donc mettre à profit le décret de la Providence qui a permis que tous ces gros messieurs fussent doublés d’autant de jolies filles : on les a par leurs amies, qui font l’ornement de Tout Paris.
« Or, tandis que les jolis aspirants débitent des fadeurs et des marrons glacés, dans les loges semi-officielles, un nombre égal de jolies aspirantes, assises au balcon et à la galerie, couvent cinq ou six têtes de l’orchestre, aussi chauves que des œufs d’autruche. Ces enfants ont encore leurs dents et leurs cheveux ; mais la voiture à huit ressorts et les diamants ne leur sont pas encore venus. Chacune d’elles met sa candeur en étalage et sourit innocemment à l’avenir, mais si l’on pouvait appliquer l’oreille à la porte de ces jeunes cœurs, on entendrait une grosse voix qui crie : « Où est-il le sénateur, le vice-amiral, l’agent de change qui me changera de chrysalide en papillon ? Est-ce que je ne vaux pas ce vieux pastel de X…, ou cette grosse poissarde de Z…, ou la fameuse Y…, qui a complété depuis plus de vingt ans sa troisième dentition ? A l’injustice ! on n’arrive que par rang d’ancienneté, dans cette bicoque de Paris !… »
« Mon ami Cob, le gros sportsman, compare ce coin du monde à une enceinte de pesage, où l’on rencontre pêle-mêle les jockeys en casaque fraîche sur des poulains ardents et pressés de courir, et les coureurs crottés, démontés, fourbus, rompus. Les déclassés jeunes ou vieux (il y en a de trente ans) sont pour un bon quart dans la foule. Les dramaturges qui ont eu la vogue, les journalistes qui ont eu de l’esprit, les financiers qui ont eu du crédit, les femmes qui ont été à la mode, les artistes qui ont eu du succès, les directeurs qui ont eu un théâtre, les gentlemen-riders qui ont eu des chevaux, en un mot tous ceux que la roue de la fortune a déposés à terre après les avoir élevés, finissent rarement leurs jours dans la rivière. Ils aiment mieux se replonger dans ce tourbillon joyeux et bienveillant qu’on appelle Tout Paris. Ils y trouvent un regain de distractions gratuites, de poignées de main machinales, de bonnes fortunes modestes, mais tolérables ; ils y découvrent même de temps en temps quelques louis à emprunter. On dirait que cette cohue, qui se sent vivre au jour le jour, aime à se rattacher au passé par quelques liens fragiles. Les hommes ont une certaine considération et les femmes un certain bon vouloir pour ceux qui ont été quelque chose. On leur livre l’amour et l’amitié à des prix de faveur, comme à d’anciens clients avec qui l’on ne veut pas rompre ; car enfin, ils ont contribué peu ou prou à la prospérité de la maison. Cette faveur est si manifeste que plus d’un malin l’a exploitée à son profit : on a vu de faux déclassés, qui n’avaient jamais appartenu à aucune classe, et qui se recommandaient (fort utilement, ma foi !) de disgrâces imaginaires. « Ce scélérat de V. m’a volée indignement, disait Mlle S. S. Il s’est fait présenter chez moi comme sous-préfet destitué, et il n’a jamais été que clerc de notaire en province ! »
« Autant ce monde est envieux, impitoyable, atroce avec les gens qui le dominent de trop haut et ne prêtent rien à mordre, autant il est tolérant et bon pour ceux qui lui ont laissé prise par quelque endroit. La naissance, la beauté, la fortune, le talent même, ce crime irrémissible que la mort seule fait excuser, on vous pardonnera tout, dès qu’on a le droit de vous plaindre ou de vous mépriser légèrement. Rachetez votre supériorité par quelque honte ou quelque misère ; tout Paris vous acquittera. Il n’est pas exigeant, il ne demande pas l’impossible ; il ne veut que le droit de dire en parlant de vous : ce pauvre un tel ! Soyez trompé par votre femme, ou passez vos nuits à jouer, ou buvez assez d’eau-de-vie pour avoir le nez rouge, ou perdez l’habitude de vous laver les mains, ou simplement volez un billet de cent francs de façon que personne n’en ignore : à ce prix, l’indulgence de Paris vous est acquise ; vous avez fait la part du feu. Personne ne contestera plus votre mérite, personne ne se fera prier pour vous mettre au Panthéon tout vivant, parce que chacun saura précisément quel avantage il a sur vous.
« C’est par là que je m’explique la faveur spéciale dont jouissent les déclassés. Tout le monde leur veut du bien, car ils ne portent plus ombrage à personne. On vante leur esprit, on cite tous leurs mots, car le déclassé parisien paye son écot dans les théâtres en faisant des mots contre l’auteur. On les applaudit au foyer, on les entoure, on leur fait des offres de service ; c’est à qui leur tendra la main pour les relever, car on est à peu près sûr qu’ils ne se relèveront jamais.
« Quelquefois cependant un de ces déclassés remonte sur sa bête et prend le galop, au grand étonnement de la galerie. Il retrouve une place ou refait une fortune à la barbe de tout Paris. Dans ces occasions, qui d’ailleurs sont assez rares, tout le monde applaudit, personne n’est jaloux. On se console de voir passer un homme en voiture, lorsqu’on peut dire aux voisins : « Je l’ai connu sans souliers. »
« La troisième série est composée des gens qui s’amusent. Quelques gentilshommes de grande maison, dont l’un, garçon de beaucoup d’esprit et de courage, s’est rendu presque aussi populaire que le duc de Beaufort. Ceux-là ne font guère que traverser le Paris des premières. Vers l’âge de trente-cinq ans, ils épousent une héritière ou une ambassade et s’esquivent à la française, sans prendre congé de la compagnie. Si par malheur ils manquent le coche, on peut prédire à coup sûr qu’ils se ruineront et qu’ils iront échouer vers soixante ans dans un consulat de deuxième classe. Quelques jeunes officiers de la garde, fort aimés et presque aussi redoutés de ces dames. Ils aiment dans la perfection et jettent l’argent par les fenêtres, mais ils prennent trop au sérieux les bagatelles du sentiment et supportent mal la concurrence. D’ailleurs on les connaît ; au premier roulement de tambour, ils se sauveront comme des voleurs en Italie ou en Pologne : aucun fonds à faire sur ces gaillards-là. C’est dommage ! Quelques jeunes magistrats, deux ou trois tout au plus, à qui l’ambition n’est pas encore venue ; quelques vieux conseillers qui n’ont plus d’ambition… mais je crois que nous venons d’enterrer le dernier. Quelques médecins assez riches et assez jeunes pour réclamer leurs honoraires en nature ; quelques jeunes avocats spécialistes, effroi du marchand de meubles et terreur du carrossier. Quelques jeunes commerçants qui se lancent, mais prudemment ; d’ailleurs on aura soin de les marier jeunes. Beaucoup d’anciens acteurs qui avaient cru se retirer à la campagne, mais que la nostalgie du gaz a ramenés malgré eux. Sept ou huit vieillards au cœur jeune, à l’œil vif, aux favoris trop noirs : les exécuteurs testamentaires de feu M. le baron Hulot. Une légion, une myriade, une poussière de petits messieurs très-laids, très-sots, très-pommadés, très-ridicules : faux amoureux, faux gentlemen, faux prodigues : la fausse monnaie du duc de G. C. Un ancien bonnetier très-spirituel, qui s’est retiré du commerce avec 6000 francs de rente, et qui s’amuse comme pas un, sans écorner son capital. Quelques ménages réassortis sans l’intervention de M. le maire : M. A. et Mme B., M. C. et Mme D., M. E., Mme F. et leurs enfants. Quelques jeunes bas bleus en quête d’un roman à moustaches. Un certain nombre de coiffeurs, le commissaire de service, et M…, prêtre interdit, auteur d’un mauvais roman en trois volumes. Deux cents étrangers, assez généralement riches, mais plus ménagers de leur argent que les deux cents hommes de Bourse qui font partie de tout Paris.
« Quatre-vingts femmes arrivées, ou parvenues, si vous l’aimez mieux, ayant une livrée, des chevaux et quelquefois même de l’esprit. Elles ne sont pas toutes jolies, et plus d’une a soupé sous la Restauration ; mais la plus médiocre a certainement quelque mérite, apparent ou caché. On peut dire en thèse générale qu’une femme ne gagne pas cinq cent mille francs, sans valoir quelque chose. Ce Paris si léger en apparence est un faux étourneau qui ne donne rien pour rien, pas même son argent.
« Je ne cite que pour mémoire la quatrième série, composée des vrais journalistes, des vrais dessinateurs, de tous ceux qui se mêlent à Paris pour l’étudier et le peindre. Nous sommes dans l’assemblée sans en faire partie, comme les sténographes au Corps législatif.
« Rien n’est plus curieux pour un spectateur désintéressé que l’intérieur d’une salle de théâtre, un jour de première représentation, cinq minutes avant le lever du rideau. Tout le monde se connaît, s’aime, se déteste, se lorgne, se salue. Il y a là telle petite femme de vingt ans qui porte dans son cœur un fier album de photographies ! On y rencontre aussi tel homme de plaisir qui a le droit de tutoyer quatre loges sur cinq et les deux tiers de la galerie. Mais il faut être dans le secret et posséder à fond la chronique parisienne pour s’intéresser au jeu des lorgnettes et des éventails, pour savoir où va le baiser lorsqu’une jolie blonde appuie négligemment le bout du doigt sur ses lèvres. Vous n’y verriez que du feu, Madame, avec tout votre esprit, et vous perdriez le plus beau de la comédie. »