— Mais, interrompit-elle en souriant, de quelle cohue parlez-vous ? Il ne reste plus personne. »
Le mari ajouta finement : « Z’est pas la peine de se térancher, z’il n’y a bersonne à foir ! »
Personne à voir ! Cet Alsacien est inepte, décidément. Tu ne comprends donc pas, ô tonneau de choucroute, que l’absence de tous nos grands hommes centuple l’intérêt de ces réunions ? Si les vrais politiques, les vrais philosophes, les vrais savants, les vrais artistes, le vrais écrivains ou même les vrais riches (c’est pourtant bien peu de chose) étaient rassemblés sous une coupole, nous n’y serions pas chez nous, mais chez eux. La salle des Hannetons Fantastiques ne serait plus une bonbonnière, mais une académie, un prytanée, un panthéon, un olympe ! De quel front te dirigerais-tu vers ton fauteuil d’orchestre, si tu risquais d’écraser en passant le chapeau de M. Viennet ou les augustes cors de M. Cousin ? Oserais-tu pouffer de rire aux cascades de M. Léopold, si tu sentais à ta droite l’illustre coude d’un Pereire, et à ta gauche le genou intéressant d’un Rothschild ? Tu te ferais tout petit et tu te replierais en toi-même, de peur de froisser des hommes dont la personne vaut un louis d’or le brin, comme les plumes du chapeau de Mascarille.
« Madame, répondis-je à Marguerite, le petit monde qui s’intitule en français Tout Paris et en argot le Paris des premières est quelque chose de léger, de petillant, de fumeux et d’insaisissable comme la mousse qui couronne un verre de vin de Champagne. Nos chimistes les plus illustres, depuis Lavoisier jusqu’à Berthelot, ont vu de loin ce composé bizarre, personne encore ne l’a soumis à l’analyse. C’est une association de quatre ou cinq mille personnes, ramassées par le hasard, réunies par un coup de vent, mais plus difficiles à disperser, plus solides au poste que les 40 000 hommes de la garde impériale.
« La Société possède en commun quelques immeubles célèbres : le bitume du boulevard des Italiens, l’allée qui contourne les lacs du bois de Boulogne, la bande de gazon où se rangent les voitures, autour de tous les champs de courses ; un trottoir des Champs-Élysées ; le perron de la Conversation à Bade. Ses revenus sont mal définis : on parle d’un passif considérable chez les carrossiers, les couturières et les tailleurs ; cependant l’or sonne dans toutes les poches, et, partout où l’on va, les pourboires tombent drus comme grêle. Les avant-scènes, occupées par ce public spécial, coûtent toujours dix louis ou zéro centimes : pas de milieu. Mais que la loge soit donnée ou vendue, on loue toujours un petit banc le double de ce qu’il a coûté dans son neuf.
« Cette foule se compose d’éléments très-divers, mais on peut, à vue de pays, la diviser en quatre catégories : les aspirants, les déclassés, les viveurs et les observateurs.
« Les aspirants sont ceux qui voudraient bien être célèbres, ou millionnaires, ou simplement préfets de première classe, sans qu’il leur en coûtât aucun travail. Les uns espèrent ramasser une idée dans la foule comme on ramasse une épingle dans le vestiaire d’un grand bal. Le fait est que les Parisiens, gent prodigue et distraite, sèment plus d’idées dans les couloirs pendant un seul entr’acte qu’il n’en faudrait pour remplir cinq actes et demi. L’aspirant dramaturge se promène autour de la salle comme un glaneur de poudre d’or autour d’une mine en exploitation. Il se flatte qu’après une récolte heureuse, un hasard obligeant lui fournira l’occasion d’emmancher une affaire avec M. Grangé ou M. d’Ennery.
« Dans cette généreuse-pensée, il souhaite mal de mort à la pièce qui se joue : « place aux jeunes, morbleu ! » Il sifflerait de bien bon cœur, mais il se borne à murmurer en haussant les épaules, car l’auteur, qui le connaît sans savoir d’où, lui a donné un billet sans savoir pourquoi.
« Son voisin, autre aspirant, vise plus directement au solide. C’est un jeune homme propre à tout, comme tous les batteurs de boulevard. Donnez-lui un emploi de secrétaire général dans les charbons, les chiffons ou les fritures ; nommez-le directeur d’un théâtre subventionné, ou préfet dans la banlieue, ou receveur général sur une grande ligne de chemin de fer, il est prêt à tout et même propre à tout. C’est la peur d’entamer son aptitude universelle qui l’écarte du travail et de la spécialité. S’il était particulièrement capable de quelque chose on croirait qu’il n’est bon qu’à cela et le champ ouvert à son ambition ne serait plus illimité.
« Mais quelles occasions espère-t-il rencontrer au théâtre des Hannetons fantastiques ? Toutes ! ou du moins cent fois plus qu’il n’en pourrait trouver dans les salons ou dans les antichambres. Aborder un financier ou un homme d’État dans son cabinet, c’est prendre le taureau par les cornes. Il est sur la défensive, armé de pied en cap contre les gentillesses du solliciteur. L’attaquer dans le monde, au milieu d’un grand bal ou d’une réception officielle ! C’est cent fois pis. Allez donc amadouer un homme qui bâille intérieurement loin de sa maîtresse, auprès de sa femme, au milieu d’un océan sirupeux de compliments, de banalités et de sottises !