— Il y a l’Opposition.
— L’Opposition se couche de bonne heure. Je parierais cent contre un que ni M. Jules Favre, ni M. Ollivier, ni M. Picard n’ont jamais mis les pieds aux Hannetons Fantastiques. Quant à M. Berryer, M. Marie et M. Thiers, je suis sûr qu’ils ne connaissent, pas même de nom, cet agréable petit théâtre.
— Ainsi le monde politique ne fait point partie de Tout Paris ?
— Il n’a garde !
— A vous dire le vrai, je n’en suis pas trop désolée. Je donnerais six ministres, douze sénateurs et vingt-quatre députés pour un philosophe comme M. Littré ou un romancier comme M. Renan.
— Je vous préviens aussi que M. Littré n’est pas un pilier d’avant-scènes. Vous ne le rencontrerez pas plus souvent aux Hannetons Fantastisques que M. Guizot au café Mazarin. Inscrivez dans vos papiers que les philosophes et les savants de notre époque, non plus que les hommes politiques, ne se rencontrent dans les réunions de Tout Paris.
— Et les artistes ?
— Parlez-vous des rapins ? on les trouve partout. Mais ni M. Ingres, ni Delacroix, ni Horace Vernet, ni Delaroche n’ont jamais fréquenté ces petites fêtes de famille. Meissonier, le plus jeune des grands, habite Poissy. Rossini ne voit le monde que chez lui ; il se couche à neuf heures. M. Auber passe ses soirées à l’Opéra ou dans le monde. Félicien David se cache dans un trou pour échapper aux ovations, et Gounod court l’Europe pour les rencontrer.
— Mais alors Tout Paris c’est le monde des gens de lettres, exclusivement ? Je ne regretterais pas le voyage, ô mon ami ! s’il m’était donné d’assister à la réunion de tant de nobles intelligences ! George Sand, Lamartine, les Dumas, Alphonse Karr, Augier, Sandeau, Ponsard, Théophile Gautier, ô ciel !
— Un instant ! comme vous y allez ! Mme Sand habite le Berri douze mois de l’année. Lamartine, lorsqu’il n’est pas dans ses vignes de Saône-et-Loire, s’enferme dans son appartement, rue de la Ville-Lévêque, où il travaille comme un forçat. Victor Hugo est vous savez où ; Alphonse Karr fait des bouquets à Nice ; Dumas père dirige un journal à Naples ; Dumas fils est cloîtré à Neuilly auprès de Théophile Gautier : pour les attirer à Paris, il faut une affaire d’État, ou un service à rendre. Ponsard a fait son nid dans le Dauphiné ; Jules Sandeau, le meilleur et le plus modeste des hommes, vit dans la retraite au faubourg Saint-Germain. Flaubert et son ami Bouilhet ne bougent guère de leur Normandie ; M. Labiche s’adonne à la grande culture en Sologne ; M. Prosper Mérimée passe tous ses hivers à Cannes ; Octave Feuillet vit à Saint-Lô, Émile Augier préfère les réunions du vrai monde, où il est fort goûté, à la cohue de Tout Paris.