Enfin je fus débarqué en 1835, et sans prendre le temps de m’amuser à Brest, je pris la poste et je courus embrasser le cher oncle. Il y avait deux ans que je n’avais vu son écriture, mais les journaux m’avaient appris son avancement : il était conseiller, et moi j’étais enseigne. Un petit mot d’avis lui annonça mon arrivée. Je comptais bien le voir à la voiture ; ce doux espoir ne fut pas trompé. O l’heureuse figure et la bonne embrassade ! Florent, son vieux Florent, se chargea de mes malles, et moi je m’en fus à pied par la ville, bras dessus, bras dessous, avec mon seul parent et mon meilleur ami. Chemin faisant, il me parut changé ; non pas froid, mais moins cordial et comme mal à l’aise. Après s’être informé si je n’avais rien appris de nouveau sur son état civil, il en vint par de longs détours à l’histoire de son second mariage. Je n’en savais pas un traître mot, quoique la chose fût vieille de deux ans, et ma figure s’allongea peut-être un peu ; je ne voudrais pas jurer du contraire. Il devina sans doute où le bât me blessait, car il se répandit en explications rassurantes. Sa femme, née d’Estouville, était aussi noble de cœur que de nom. Pauvre, elle avait appris dans l’Évangile à mépriser les richesses. C’était une personne de la piété la plus rigide et du caractère le plus élevé. Le contrat, rédigé par elle-même, la laissait presque nue à la mort de mon oncle ; elle prenait en tout une somme de mille écus pour payer sa dot aux Ursulines ; la fortune du bon oncle m’était laissée en bloc, aussi bien l’usufruit que la nue propriété. Un tel désintéressement me toucha jusqu’au fond de l’âme et mon émotion fut au comble lorsque M. Boblé ajouta : « Pour te déshériter il faudrait un petit cousin, c’est-à-dire un grand miracle. J’ai cinquante-cinq ans, mes études de droit se sont faites à Paris ; j’ai été plus heureux dans mes examens que dans mes distractions ; le jugement du docteur, une expérience de deux années, tout concourt à prouver que je suis du bois dont on ne fait que des oncles. »
A ce mot, je faillis l’embrasser dans la rue : ce n’est pas dans la marine royale qu’on apprend la dissimulation.
Comme nous arrivions au logis, l’oncle me prit l’avant-bras avec une familiarité paternelle, et me dit :
« Ah ! çà, marin, pas de mots à double sens ! Pas d’histoires légères devant ta tante ! Quoiqu’elle ait bientôt trente ans, c’est une petite fille pour la naïveté ; elle ne soupçonne pas l’existence du mal. Les sujets de conversation ne te manquent point, que diable ! Tu as assez vu. On n’en meurt pas pour se contenir une heure ou deux. Je te mènerai au Casino, et là, dans un petit salon à nous, tu videras le sac aux fariboles. Nous n’avons pas encore tourné au capucin, sois tranquille. Entre Paucher, Loriage et moi, devant un joli bol de punch, tu trouveras à qui parler ! Mais à la maison, avec elle, prends exemple sur moi : je me tiens. »
Je ne saurais dire pourquoi, mais cet avertissement rabattit un peu ma verve. Mon regard se porta sur la vieille maison sculptée où j’avais tant joué et quelquefois si bien ri. La façade avait laissé dans mon cœur une image charmante, qui me parut flattée en ce moment. Il me sembla que les colonnes du porche se tordaient dans les coliques, que les gargouilles pendaient lamentablement sur la rue, et que les mascarons grimaçaient de douleur. Le marteau, d’une forme équivoque et joyeuse, avait disparu, laissant un vide. L’oncle Boblé tira une chaînette de fer, on entendit le son d’une cloche aigre, la porte s’ouvrit avec le grondement sourd d’un dogue qu’on réveille.
Mais qu’il faut peu de chose pour ramener au gai le cours de nos idées ! surtout quand nous avons cet âge heureux de vingt-cinq ans ! La porte ouverte démasqua une fillette brune, courte, râblée comme un double poney, et vive, mutine, jolie à plaisir. L’oncle Boblé lui prit le menton, par une réminiscence du vieil homme ; quant à moi, je lui lançai un de ces regards puissants, concentrés, chargés d’atomes, qui résument dans une étincelle trois mois de navigation. La coquine n’en parut pas foudroyée ; elle resta d’aplomb sur ses tout petits pieds, les yeux braqués contre moi, et d’un air qui disait : Une jolie fille vaut un bel homme.
Cette rencontre prit moins de temps que je n’en mets à la conter. J’étais encore tout ébloui, et déjà l’oncle me présentait à ma nouvelle tante, au milieu du grand salon.
Assurément ma tante pouvait passer pour une belle personne. Elle avait de beaux yeux bleus qu’elle voilait en vraie madone. Et des cils d’une longueur surprenante et un nez droit, modelé comme par un maître de dessin, et une bouche blanche et rose qui semblait faite exprès pour grignoter des litanies et mâcher de menues prières ! La seule idée d’y fourrer du beefsteak vous aurait paru sacrilége. Ses cheveux, d’un blond froid, tombaient le long des joues en rouleaux parfaitement cylindriques, comme ces gaufres qu’on prend à Tortoni avec les glaces. Elle semblait avoir la taille svelte et bien prise, mais est-ce ma faute à moi, si la vue de son corsage montant jusqu’aux oreilles ne me donnait que des idées de busc, de baleine et de cuirasse articulée ?
Elle se tenait debout sur le tapis, un livre rouge à la main, comme un portrait de famille. Autour d’elle, le long des murs, elle avait aligné des ancêtres, les siens ; je ne les ai pas comptés, mais je parie pour la douzaine. De mon temps, ce salon était tapissé de tableaux moins honorifiques, mais beaucoup plus confortables à l’œil. Éclipsés, les de Troy, les Nattier, les Vanloo, les Natoire ! Éclipsée la suave baigneuse de Prud’hon ! Et par quels astres, grands dieux ! Par quelques gentilshommes de pacotille, barbouillés au même prix et dans le même style que le Cygne de la Croix et le Cheval blanc des cabarets !
L’idée ne me vint pas de sauter au cou de ma tante, mais quand je l’aurais voulu, son regard m’eût arrêté à mi-chemin. Elle jetait le froid par les yeux, comme les dragons de la mythologie lancent le feu par les narines.