Peut-être songeait-elle enfin à m’offrir une chaise, quand la jolie brunette d’en bas vint lui dire qu’on avait servi. Je demandai trois minutes pour me laver les mains, l’oncle me conduisit dans ma chambre, je chavirai lestement mes malles qu’on venait de monter, et j’apparus dans le délai prescrit, avec tous mes avantages. Si vous tenez absolument à savoir pour qui j’avais endossé mon plus bel uniforme, j’avoue, dussiez-vous rire et même me mépriser, qu’il n’était pas à l’adresse de ma superbe tante. Il n’y avait à mes yeux qu’une femme dans la maison : cette petite luronne aux sourcils rapprochés, à la lèvre estompée, au front bas, au nez retroussé, au corsage… deux pommes vertes sous une demi-aune d’indienne ; voilà le corsage qu’on lui voyait.

J’étais alors, soit dit sans vanité rétrospective, un des plus jolis hommes de la marine, où il y en a tant. J’avais une taille de jonc, des cheveux à revendre et des dents pour croquer le fer. Mes longs favoris châtain clair étaient plus doux que la soie ; et grâce au règlement qui m’interdisait les moustaches, j’étais forcé de laisser voir une bouche fine, sensuelle et pourtant marquée au cachet de la plus ferme volonté. Je n’ai jamais été ce qu’on appelle un fat, mais dans mon âge brillant, l’habitude d’être remarqué par les femmes m’avait appris à réclamer leur attention comme un dû. J’étais presque offensé de la conduite de ma tante ; ses yeux barricadés étaient en insurrection contre la loi commune ; il me semblait que la simple politesse lui faisait un devoir de m’admirer un peu. Dans l’espace d’un quart d’heure, mon dépit monta jusqu’à la haine et retomba brusquement à la plus plate indifférence. Je ne vis plus dans l’univers que cette jolie Margot qui changeait nos assiettes en ouvrant de grands yeux comme pour m’avaler de pied en cap.

Elle m’absorba si bien, la coquine, que je fis maigre ce soir-là sans m’en apercevoir. Je l’ai su huit jours après, par une réflexion d’Aglaé… Pardon ! de Mme Boblé, ma tante.

Il fallait que le mariage eût tristement rajeuni le cher oncle, car en présence de sa femme il avait l’air d’un petit garçon. Ses beaux yeux petillants s’éteignaient devant elle ; la gaudriole mourait sur ses lèvres ; il n’ouvrait ce large bec que pour manger et boire, ou pour risquer un compliment furtif, qu’elle ne prenait pas toujours bien. Il dit amen au bénédicité, amen aux grâces, amen à tout. Je pensais à part moi que la noblesse, la dévotion, les principes et les vertus sont des trésors inestimables, mais que ces dames pourraient sans se ruiner nous les vendre un peu moins cher.

L’oncle me mit sur un chapitre qui ne pouvait scandaliser personne ; il demanda l’histoire de notre dernier débarquement à la côte de Zanzibar. Je ne me le fis pas dire deux fois ; l’occasion était trop bonne ; non-seulement je rappelai mes souvenirs personnels, mais j’ornai mon récit de mille fictions héroïques, empruntées à tous les romanciers de la mer. Ma cousine écoutait d’un air indolent, contrôlant mon récit par les archives des missions catholiques, qu’elle paraissait posséder à fond. A peine si, deux fois, au détail de je ne sais quelle fusillade, son œil morne s’échauffa d’un éclair. Mais Margot ! Ah ! Margot ! quel admirable public elle me composait à elle seule ! Elle écoutait avec les yeux, la bouche, les mains, les bras ; sa petite personne était toute en oreilles, comme cette statue du Louvre (au diable les noms païens !) qui est toute en mamelles. Mes fameux vins coulaient à flots ; l’oncle et moi, nous faisions honneur à la cave, lui saluant d’un geste timide son auguste buveuse d’eau, moi lorgnant la Margot à travers les topazes du Cap. Le dessert nous trouva, je ne dirai pas dans les vignes, mais dans les nuages. Ce cher Boblé jasait effrontément sous l’œil réfrigérant de madame ; quant à moi, j’étais entre deux incendies : un véritable grog au vin flambait dans ma tête, et le sourire de Margot me bombardait en dehors !

Jadis, dans le bon temps, nous prenions le café à table, les coudes sur la nappe, et ce quart d’heure, le plus charmant du repas, se prolongeait souvent jusqu’au matin. Hélas ! toujours hélas ! Madame n’eut pas plutôt vidé son rince-bouche qu’elle se leva toute grande, et j’arrivai bien juste pour lui offrir le bras. Mes jambes n’avaient point faibli ; je puis même affirmer que ma tête n’était pas encore à l’envers, et pourtant sur le seuil du grand salon bardé d’ancêtres, j’éprouvai comme une hallucination. Il me sembla que ma trop noble tante serrait énergiquement mon bras dans sa main, et même (ne riez pas), qu’elle l’appuyait contre sa poitrine. Je la regardai avec une sorte d’effroi ; son visage était impassible, et ses deux grands yeux bleus semblaient comme deux étoiles dans leur glaciale sérénité. J’avais rêvé debout, phénomène assez rare, mais non sans précédents. Tout arrive, tout est possible, il n’y a pas de miracle invraisemblable à la suite d’un bon dîner.

Le café, plus que médiocre, fut servi dans trois dés à coudre. Triste, triste, et d’autant plus triste que la cave à liqueurs paraît décidément exilée du salon. Par bonheur, ma cousine était commandée de service à je ne sais quelle paroisse : elle demanda son châle et son chapeau. L’oncle Boblé lui baisa la main sur le gant et me conduisit au cercle.

Rennes est peut-être la ville de France et d’Europe où l’on cuisine le meilleur punch. L’oncle était fier de mon épaulette, de ma croix neuve et de ma bonne mine ; il me présenta, non sans emphase, à tous ses vieux amis. Le piquet fut oublié pour la première fois depuis bien des années ; on le remplaça par des histoires, des chansons de table et de bord, et surtout par des rasades à noyer un cachalot. Minuit sonnait à peine, et déjà je m’étais fait huit ou neuf intimes. Je tutoyais un président, un filateur, un conseiller de préfecture, deux notaires, deux avoués, un négociant en vins, et même, Dieu me pardonne, un huissier. Tout ce monde nous ramena chez nous avec mille démonstrations cordiales. La province est ainsi faite, et je ne suppose pas qu’elle se réforme de longtemps ; c’est à prendre ou à laisser. Le respectable président de la deuxième chambre voulait absolument couper un cordon de sonnette pour me le donner en souvenir.

Le principal défaut de ces vieilles maisons est que toutes les chambres s’y commandent. Pour arriver à la mienne, il fallut en traverser une autre où l’on voyait un lit découvert, signe à peu près certain pour moi qu’elle n’était pas inhabitée. Mon cher oncle s’assura alors que rien ne manquait, ni le sucre, ni l’eau, ni la fleur d’oranger, ni le briquet phosphorique de Fumade, ni la vaisselle. Sa revue faite, il m’embrassa, ouvrit une porte sous tenture, poussa le verrou, glissa d’un pas léger devant le lit de ma tante et gagna son appartement, qui était au bout de l’étage, par delà le grand et le petit salon. Il avait deux entrées à son service, ma tante en avait trois, moi je n’en avais qu’une et des plus incommodes, puisqu’il fallait passer sur le corps d’un voisin.

II