Mais quel voisin ma tante et la divine providence m’avaient-elles donné ? Peut-être le vieux Florent, peut-être la divine Margot ; entre les deux, il y avait de la marge. Ce doute m’agitait. J’avais l’esprit plein de Margot ; mes trois mois de navigation, mes quatre heures de punch éveillaient dans mon cerveau les fantaisies les plus folles. Je finis par me persuader que mon voisin ne pouvait être qu’une voisine et que cette voisine, grâce aux bontés de l’oncle et à la candeur de la tante, ne pouvait être que Margot. Que Margot fût éprise de moi, c’était chose trop évidente pour qu’on en pût douter sans blasphème. Je me mis à danser par la chambre ; mon séjour dans cette aimable ville commençait sous des auspices charmants !

Quand je pense à cette nuit, il me semble que je rentrai parfaitement ivre. Mais un homme qui sait boire peut perdre la raison sans perdre le raisonnement. J’ouvris la porte de ma voisine et je la refermai subtilement aux quatre-vingt-dix-neuf centièmes : elle paraissait close sans l’être ; il suffisait de la pousser. J’éteignis ma bougie, je me glissai entre mes draps et je fis le mort. L’attente qui suivit ne fut pas longue. On ouvrit le loquet sonore de l’office ; un bruit de voix et de rires monta jusqu’à mes oreilles et se rapprocha sensiblement. Quatre ou cinq personnes s’arrêtent sur le palier, on échange le bonsoir ; un pas léger se fait entendre dans la chambre tandis que les gros pieds montent plus haut. C’est Margot qui est ma voisine ! Décidément le cher oncle avait bien dit : sa femme ignore l’existence du mal.

Margot passe et repasse en trottinant devant ma porte. Elle ne l’a pas fermée, c’est bon signe. Elle se déshabille, elle fredonne un air, elle fait un bout de toilette. Pour qui, sinon pour moi ? Celui qui viendrait dire qu’elle ne m’aime pas après tous ces coups-d’œil et ces agaceries !… Elle éteint sa chandelle : c’est qu’elle ne veut pas perdre un moment de plus. La voilà dans son lit, mais elle ne dort pas, car je l’entends qui tousse avec affectation, peut-être même avec impatience. Que doit-elle penser de moi ? Un jeune homme de vingt-cinq ans, un officier de la marine royale, dormir comme une souche en si belle occasion ! Mais si je m’étais mépris ? Si les avances qui m’ont encouragé n’étaient que des coquetteries innocentes, des badinages d’enfant ? Elle a seize ans au plus, cette petite. Ce chiffre de seize ans me jeta brusquement dans un autre ordre d’idées. Ma mémoire se mit à rabâcher des fabliaux, des contes, des vieilleries gauloises ; je sentis fourmiller dans ma tête une myriade de vers de dix pieds, qui tous sans exception parlaient de bachelettes, de nonnains, de pastourelles et autres tendrons dont les plus mûres ont seize ans et quelques mois. O respectable poésie de nos pères !

Oui, mais cet âge de seize ans est propice entre tous à la niaiserie. Que la fillette ait peur ; qu’elle pousse des cris, un seul cri ! Voilà toute la ville en révolution. Quel scandale, bon Dieu ! A quatre pas de la chaste, de l’imposante, de la presque sainte Mme Boblé ! Dans la propre maison d’un conseiller à la Cour ! Il y a dans ce monde une infinité de peccadilles qui ne sont rien, moins que rien, quand vous les racontez à table, et qui grandissent tout à coup à des proportions terribles, si la robe d’un magistrat vient à passer.

Oui, mais que dirait-on de moi à bord de l’Alger, dans le carré des officiers, si l’on apprenait que j’ai manqué par sottise, par hésitation, par poltronnerie, une aubaine d’un si grand prix ? Je serais perdu d’honneur, on m’appellerait Joseph, il faudrait en découdre avec tous mes camarades !

Ce ballottage dura peut-être une heure. Je crus comprendre alors que Margot avait perdu patience : elle ne toussait plus. Je pris mon grand courage ; je me mis à tousser à mon tour et j’en vins par degrés à faire un tel fracas que la maison tremblait sur sa base. Rien ne bougea dans la chambre voisine ; Margot me tenait rigueur : peut-être simplement voulait-elle me voir venir.

En fin de compte, je fis un pas de clerc qui serait inexcusable si j’avais été de sang-froid comme aujourd’hui. J’allumai ma bougie, et je poussai la porte qui grinça horriblement. La donzelle qui dormait, ronflait même, la misérable ! se réveilla en poussant de grands cris. Toutes mes illusions tombèrent à la fois lorsque j’entendis cette fille geindre et récriminer platement, dans un langage vulgaire : « C’est une horreur, une atrocité, une chose qui ne se fait pas ! Un monsieur de bonne famille ! Un officier ! Je n’aurais jamais cru ça de monsieur ! Pour qui monsieur m’a-t-il prise ? Je ne suis pas de ces créatures-là ! Ma mère était la nourrice de madame ; j’ai un oncle recteur à Saint-Trigonnec ; je suis une honnête fille ; je le dirai à madame ! » Je vous fais grâce de trois ou quatre cuirs que l’écriture ne saurait bien rendre. Mais c’est surtout la vulgarité de cette voix rauque et criarde qui me soulevait le cœur. Oh ! la vilaine et sotte créature ! Elle guérit en un instant le caprice inexplicable qu’elle m’avait inspiré. Je lui expliquai du mieux que je pus mon entrée chez elle à pareille heure : elle avait rêvé haut, j’avais craint qu’elle ne fût malade ; il m’avait bien semblé qu’elle m’appelait à son secours ;… enfin tout ce qu’on peut inventer en si ridicule occurrence. La peur d’un esclandre m’avait dégrisé net. A toutes mes raisons la pécore répondait invariablement : « Je suis une honnête fille ; je le dirai à madame ! » Comme s’il n’y avait pas cent fois plus d’honnêteté à garder le secret !

Au moindre geste dont j’appuyais mon discours, la coquine se mettait sur la défensive. Impossible de lui faire entendre que je ne voulais plus ni bien ni mal à son imposante vertu. A chaque instant ses cris de pintade effarouchée repartaient de plus belle. Comprenez-vous qu’on fasse le tour du monde pour dénicher dans Rennes une mégère de seize ans ? Rennes ! la deuxième ville de France pour la facilité des femmes, si j’en crois la statistique de mon ami Léopold H., artilleur.

Force me fut de battre en retraite et de rallier mon lit sans avoir obtenu ni acheté le silence de cette abominable Margot. Elle ferma son verrou, et je passai une nuit blanche, moi qui dors si bien sur le punch. Me voyez-vous verrouillé entre deux femmes antipathiques, dans cette maudite chambre d’ami que j’étais presque sûr de ne pas habiter longtemps ? Mon esprit se démena jusqu’au jour dans une sorte de cauchemar éveillé. Je me représentais la noble indignation de ma tante, la douleur de mon oncle, l’étonnement du cercle, les bavardages effrénés de la ville, et la sotte figure que je ferais demain, avec mes malles, en sortant de cette maison où je venais de m’installer pour trois mois.

Lorsque Margot fut levée et habillée, je frappai doucement à sa porte et je la suppliai de m’ouvrir. Elle daigna. Foi de marin, cette fille était hideuse. Pour la dernière fois j’essayai d’attendrir cette âme basse :