« Comprenez bien, lui dis-je ; vos rapports n’ajouteront rien à l’estime que ma tante peut avoir pour vous, et vous voulez me faire un tort irréparable. Je ne vous ai pas offensée ; mes intentions, je le répète, étaient parfaitement innocentes. Si vous vous obstinez à vous plaindre de moi, je vais quitter cette maison à la minute, et je ne vois pas ce que vous y pouvez gagner. Gardez-moi le secret, je reste et je paye votre silence au prix que vous fixerez vous-même. »
Le diable soit de la bégueule ! Elle se remit à piailler de plus belle, si bien que je finis par lui tourner le dos. La nuit porte conseil, si l’on en croit le proverbe, mais cette nuit orageuse, injuste et vexatoire, ne m’avait rien conseillé du tout. Je sortis de la maison avant le réveil de mon oncle et j’allai prendre un bain. Rien d’honnête et de confortable comme un bain de province où l’on trouve des visages ravis, des serviteurs empressés et du linge blanc à discrétion. Aussi je me demande encore pourquoi les provinciaux ne se baignent pas plus souvent.
Bien lavé, bien reposé et même un peu calmé, je fis une promenade autour de la ville pour tuer le temps jusqu’au déjeuner. Mais le temps se défendait ; il me sembla que je n’attraperais jamais dix heures. Je tordis le cou à un poulet froid, escorté de six côtelettes. Les côtelettes sont si petites et si tendres dans cette Bretagne de bénédiction ! Le café, le cognac et les cigares abrégèrent un peu ce long jour. J’étais caché dans le petit salon du meilleur cabaret de la ville. Un garçon m’apporta l’Impartial de l’Ille-et-Vilaine, et je frémis en voyant que c’était le numéro du jour. Il me semblait que mon aventure devait être affichée dans les feuilles publiques, et je pensais déjà à pourfendre l’infortuné Kérangal, journaliste gagiste de la préfecture. Trois ou quatre individus pénétrèrent successivement dans ma retraite. Je sondai le regard des arrivants, pour m’assurer qu’ils n’avaient pas entendu parler de cette malheureuse affaire. Grâce à Dieu, je ne surpris aucun signe alarmant. Vers trois heures, je vis passer deux officiers d’infanterie dont l’un avait été au collége avec moi. On renoua connaissance, ces messieurs m’entraînèrent à leur café ; la bière et le billard nous conduisirent jusqu’à cinq heures. Je leur offrais l’absinthe et j’allais les suivre à leur pension lorsque mon oncle Boblé, hors d’haleine et le chapeau rejeté en arrière, fit invasion dans le billard : « Enfin ! dit-il en me prenant au collet, je te tiens, garnement. Il y a sept bonnes heures que je bats le pavé de Rennes à ta poursuite. Prends congé de ces messieurs et viens avec moi : ta tante a manqué deux offices ; elle veut absolument te parler. »
Je compris que l’infâme Margot avait exécuté ses menaces. Mais la colère du cher oncle était moins grosse que je n’avais pensé : je le suivis.
Lorsqu’il me tint seul à seul, dans la rue, son front se rembrunit un peu :
« Mon cher Renaud, me dit-il, je n’ai pas le droit de te gronder en mon nom. Lorsque j’avais ton âge !… mais il ne s’agit pas de moi. Tu as fait beaucoup de peine à ta tante. C’est une femme qui n’entend pas raison sur les principes. Je t’avais prévenu, mais la jeunesse, le punch, l’occasion… Ne réponds pas ! je sais tout ce que l’on peut dire en ta faveur, et je l’ai dit. Cette fille est une sotte d’avoir parlé ; je crois qu’elle l’a fait pour relever son crédit qui chancelle. Ma femme la soupçonne de donner des rendez-vous au garçon de notre boucher. Comprends-tu maintenant pourquoi tu l’as trouvée si farouche ? Ton plus grand tort, à toi, c’est d’avoir déserté la maison sans prendre congé de ma femme. Elle t’aurait saboulé, c’est certain, mais tu n’en serais pas mort. Nous avons tous nos petits défauts, mon garçon : tu es pour le beau sexe, Aglaé en tient pour la morale. Elle prêche avec délices : pourquoi refuserais-tu de l’écouter un peu ? Tu n’as pas vu souvent un sermon découler d’une si jolie bouche. Pas de façons, mordieu ! viens dîner. Nous avons quatre amis ; tu es sûr qu’on ne te mettra pas en affront devant le monde. Après le café, nous allons au Casino sans toi ; Aglaé te garde au salon, elle monte sur ses grands chevaux ; laisse-la dire ! Tu ne reverras point Margot, à moins de courir après elle. On a porté ses nippes dans une chambre du grenier et c’est Florent qui nous sert à table. En avant, marche, mauvais sujet ! »
Je me laissai convaincre et je revins avec lui. Mais comment vous dire le reste ?
Le dîner fut excellent, comme toujours. Les convives étaient de vieux amis de mon oncle ; on babilla tant qu’on put, et je me serais diverti comme un fou, si les yeux de ma tante ne m’avaient jeté quatre ou cinq douches.
On finit par me laisser seul avec elle, et un tremblement salutaire me saisit. Elle m’invita à la suivre dans sa chambre, craignant sans doute de scandaliser ses douze ancêtres par le récit de mes méfaits. Je la suivis, l’oreille basse. Sa chambre me parut bien sévère, mais d’un goût exquis : satin mauve et guipure. Elle-même, pour prêcher, s’était fait une toilette demi-montante qui symbolisait assez bien la réconciliation du ciel avec la terre. Ses mains étaient belles et son pied charmant ; c’est une justice à lui rendre. Je crois vous avoir dit qu’elle avait la taille noble et riche, et le plus beau visage qu’on pût rêver ; tout cela gâté de temps en temps par une expression trop sévère. Rien n’était plus séduisant que sa voix fraîche, bien timbrée, et par instants profonde.
Elle prêcha d’abord sur la colère de Dieu et les peines éternelles réservées aux jolis garçons qui se commettent avec d’ignobles servantes. Elle indiqua d’un tour de phrase à la fois sévère et gracieux que l’homme doit viser haut (sursum corda !) et ne pas chercher à ses pieds des satisfactions indignes. Le troisième point roula tout entier sur l’ineffable miséricorde des saints et des anges qui prennent dans leurs bras le pécheur repenti et le transportent jusqu’au septième ciel.