Aglaé ! vous étiez un ange, et le septième ciel n’était pas loin. A partir de ce sermon, je vécus trois bons mois dans la maison du cher oncle, et mon cœur s’y meubla de sentiments pieux qui n’en sortiront qu’avec la vie. Ma tante paraissait réellement heureuse ; quant au cher M. Boblé, il disait tous les soirs à ses amis du cercle que mon séjour chez lui rajeunissait jusqu’aux pierres de la maison.
Mais un ordre du ministre me dirigea vers la Vera-Cruz et j’y fis une station de deux années. En mon absence, la belle tante accoucha d’un garçon, d’un superbe garçon, ma foi ! qui me rafla sans y penser vingt-cinq mille livres de rente. Avec une centaine de francs que j’avais laissés aux domestiques, c’est tout ce que m’a coûté la chambre d’ami.
CHASSE ALLEMANDE.
J’ai cru longtemps qu’il fallait être au moins millionnaire et baron pour chasser en battue et tuer cent lièvres en un jour. Mon imagination, aidée par la lecture, se figurait un peuple de vassaux frappant la plaine à coups de trique et poussant les victimes jusque sous le plomb du seigneur. On m’eût fort étonné, et vous aussi, peut-être, en me disant que les simples vilains du pays de Bade, en l’an de grâce 1864, se régalaient parfois d’une hécatombe féodale, et même… y gagnaient de l’argent.
Voilà pourtant ce que j’ai vu hier, et je commence par déclarer que je suis revenu presque bredouille, pour qu’il vous soit démontré que je parle en touriste et non en chasseur.
Le rendez-vous était à Strasbourg, place Gutenberg, sept heures du matin. Je montai, moi sixième, dans un omnibus à volonté, qui partit lestement, traversa le vieux Rhin chargé de glaces et nous conduisit en moins de deux heures à la petite ville de ***. En été, dans la saison de Bade, cette large vallée du Rhin présente le spectacle d’une fertilité affadissante. La terre molle, humide, noirâtre, sans aucune pierre, m’a toujours fait l’effet d’un plat de viande désossée et trop succulente. Il y vient de grosses récoltes plantureuses et bêtes, qui semblent écœurées de croître sans effort, et plongent leurs racines dans la mangeoire avec un visible dégoût. Mais au mois de janvier, par ce joli vent du nord qui vous soude la barbe à la moustache, le sol de la vallée se crispe, se roidit et se ragaillardit. Les sillons dessinent sous la neige une arête nerveuse, les ruisseaux de chocolat se cachent sous des cristaux de glace étincelante ; les grands benêts d’enfants à la culotte trop courte et trop montante, trébuchent avec une certaine désinvolture et se cassent le nez d’un air presque malin. Les charrettes à timon, attelées d’un seul cheval sous verge, transportent sous leur bâche argentée des choses mystérieuses ; les maisons de torchis, badigeonnées en vert ou en rose, ouvrent sur le passant de petits yeux spirituels. Que vous dirai-je encore ? Le cigare de chou et la pipe de porcelaine exhalent en cette saison une manière de parfum.
Une énorme soupe à la farine nous attendait sur table à l’auberge du digne papa Knoblauch. C’est tout à fait gracieux, au mois de janvier, ces auberges allemandes. Le long poêle de fonte en forme de colonne est bourré comme un canon. La quenouille de la blonde Gretchen est décorée d’un ruban neuf. La grande boîte à musique, auprès de la porte, s’est enrichie de quelques nouveaux airs, pour ses étrennes. La grive et le chardonneret, emprisonnés dans un angle de la salle, essayent de temps à autre un demi-gloussement : peut-être qu’en voyant les nuages des pipes, ces exilés repensent aux nuages du ciel. O la douce chaleur et les fines émanations de fromage salé ! Le canon des fusils se couvre de buée et le cœur des hommes s’épanouit.
Quelques chasseurs indigènes étaient arrivés avant nous. Bonnes et honnêtes figures, où les malices de l’enfer ne dessineront jamais aucun pli. Je ne sais rien de tel qu’une conscience pure et douze choppes de bière tous les soirs, pour éclaircir la physionomie d’un homme. En voici d’autres, j’entends d’autres épreuves du même modèle : il en arrive beaucoup ; il en arrive assez, il en arrive presque trop, car l’auberge est pleine. Impossible de faire entrer le respectable bourgmestre, orgueil de la commune. C’est lui qu’on montre aux étrangers, avec le brigadier de la gendarmerie, parce qu’ils pèsent trois cent dix kilos, entre eux deux.
Mais la soupe est mangée et les côtelettes aussi, et pareillement la bouillie de pommes de terre. Dix heures sonnent : en chasse ! On sort tranquillement, en bon ordre, à l’allemande ; on défile un à un, le long du mur du cimetière et l’on va s’échelonner sur la route voisine. Déjà quarante rabatteurs se profilent à l’horizon. La route est garnie de tireurs, les flancs bien gardés ; y sommes-nous ? Oui ! Un coup de corne donne le signal, et les traqueurs se mettent en branle.
Les lièvres d’Allemagne sont assez grands en toute saison, mais à la neige ils paraissent immenses. Lorsqu’ils se précipitent sur vous, les oreilles droites, dessinant leur corps effilé sur un fond blanc, on dirait des fantômes de lièvres. Pauvres bêtes ! Il ne faut qu’un coup bien ajusté pour les rendre fantômes parfaits.