Homère avait étudié toutes les façons de mourir en usage chez les guerriers de son temps. Démalion est frappé à la tempe ; il a le crâne rompu et la cervelle écrasée ; Polydore, percé au milieu du dos, tombe à genoux et reçoit ses entrailles dans ses mains étendues ; Deucalion est décapité d’un seul coup par le glaive d’Achille : la moelle s’échappe des vertèbres et le tronc roule dans la poussière. Il faut avoir chassé le lièvre en battue pour savoir combien ce malheureux animal est varié dans ses façons de mourir. Tantôt il saute en l’air, tantôt il tourne cinq ou six fois sur lui-même, tantôt il se roule en manchon. S’il a les reins brisés, il rampe sur l’avant-train en poussant des clameurs déchirantes. Quelquefois il emporte le plomb d’un air si délibéré que vous vous accusez de maladresse. Mais au bout de cent pas il s’arrête comme pour se consulter : « Qu’ai-je donc ? Serais-je blessé ? Miséricorde ! c’est bien pis : je suis mort. » En effet, il bat la neige des quatre pieds et ne se relève plus. Quelquefois il reste sur le coup, attend qu’on vienne le prendre, et s’enfuit grand’erre au bois voisin. Quelquefois il s’assied, vous regarde, secoue la tête deux ou trois fois et tombe à la renverse.

Cette tuerie serait assez triste au fond, si l’on avait le temps d’y penser ; mais le chasseur n’y pense jamais. Il tue naïvement avec une joie sincère, comme le divin Achille lorsque Démalion, Deucalion et Polydore, fils de Priam, tombaient l’un après l’autre sous ses coups. J’ai vu des hommes doux, cultivés, instruits, savants même, casser la crosse de leur fusil sur la tête d’un chevreuil en poussant des cris farouches. Ils ne sentaient pourtant aucune haine contre cet innocent à quatre pieds ; ils n’ignoraient pas que leurs coups de crosse faisaient souffrir un système nerveux assez semblable au nôtre. Mais la chasse est l’image de la guerre. Comme la guerre, elle fait craquer la légère couche de vernis dont la civilisation nous a revêtus, et l’homme sauvage reparaît.

La commune de ***, s’étend sur une superficie de 3000 hectares comprenant des bois, des plaines labourées et quelques-uns de ces terrains marécageux, qu’on appelle assez improprement les îles du Rhin. Les locataires de la chasse ont là du chevreuil, du lièvre, du faisan, de la perdrix et toute espèce de gibier d’eau ; mais hier on ne tirait que le lièvre. A quatre heures du soir, une charrette vint prendre cent vingt-trois grands cadavres, dont le moindre pesait quatre kilogrammes. Les gardes retourneront aujourd’hui sur le champ de bataille et relèveront sans nul doute une quinzaine de corps. Nous avons donc tué, en cinq heures, cinq à six cents kilogrammes de viande. Je déduis une heure perdue autour d’un tonnelet de bière et d’un chaudron de saucisses à l’ail.

Quand on pense qu’il y a des cantons en Provence, et même en Champagne, où le lièvre est devenu un animal fabuleux ! Les grands propriétaires le courent à cheval, lorsqu’ils sont assez heureux pour en détourner un ; ils font venir des chiens anglais plus vites que la foudre. Un lièvre forcé s’empaille et se conserve sous verre ; les curieux accourent de six lieues pour le voir.

J’ai demandé aux chasseurs de *** ce qu’ils dépensaient, bon an, mal an, pour ces massacres pantagruéliques.

« Mais rien du tout, m’ont-ils répondu. Tout ce que nous abattons maintenant est bénéfice net. La primeur, c’est-à-dire l’ouverture, a couvert tous les frais : nous jouons sur le velours.

« Trois Français de Strasbourg et sept indigènes de *** se sont associés pour prendre la chasse de la commune. Ils payent 300 florins par année, un peu plus de 600 francs, soit vingt centimes par hectare. Tout le gibier qui se tue dans la saison est vendu d’avance à un marchand. Six cents perdreaux, ou deux cents lièvres, ou cent-vingt faisans, ou vingt-cinq chevreuils suffisent pour payer la redevance. Restent les frais de garde à couvrir et le salaire des rabatteurs ; après quoi, on gagne de l’argent. Dans les mauvaises années, on ne fait pas de bénéfice, mais on noue les deux bouts et l’on s’est amusé pour rien.

— Vous êtes bien heureux !

— Vous trouvez ? Alors dites-moi comment les Français, qui ont tant d’esprit, ne suivent pas notre exemple ? Pourquoi les propriétaires de votre pays ne s’associent-ils pas pour vendre le droit de chasse au profit de la commune ? Un revenu de 600 francs n’est pas à mépriser : c’est la gratuité de l’école primaire. Pourquoi les chasseurs ne s’entendent-ils pas à leur tour pour prendre à ferme l’exploitation de la chasse, pour payer le salaire d’un ou deux gardes, et protéger le gibier contre le braconnage ? Nos lièvres ne font pas une portée de plus que les vôtres ; nos perdrix et nos poules faisanes ne couvent pas deux fois l’an ; nos chèvres n’ont jamais été des mères gigognes. Si nous avons dix fois plus de gibier que vous, c’est que nous prenons des mesures contre le gaspillage et la destruction. La prévoyance, monsieur, la prévoyance ! »

Je ne voulus pas en entendre davantage et je tournai le dos à cet imbécile. Que diable demande-t-il là ? Si nous étions prévoyants, nous ne serions plus Français.