En ce jour solennel (vous comprendrez pourquoi dans cinq minutes), ma cousine portait une robe de mousseline brodée avec entredeux de Valenciennes ; corsage plissé, ceinture ponceau nouée par derrière, à l’enfant. Sur l’entredeux, autour du cou passe un ruban ponceau qui retient par devant une croix byzantine et qui tombe en arrière, jusqu’au bas de la robe, comme une paire de guides échappées des mains du cocher. Elle était coiffée en cheveux avec un goût et une coquetterie qu’on devrait recommander dans les journaux et prêcher dans les églises : un énorme chignon noué, mais non serré, en forme de 8, et traversé d’une épingle. Il est vrai que l’épingle d’or était cette aigle romaine que nous avons admirée ensemble chez Castellani. Aigle à part, la coiffure est adorable parce qu’elle dégage la nuque et laisse voir ces jolis petits cheveux frisés, duvet friand, régal des yeux, la plus fine et la plus mystérieuse beauté de la femme vêtue. Je vous assure, Clarisse, que si deux ou trois grandes dames, jeunes et belles comme vous, employaient leur autorité à faire revivre cette mode, la face de la terre s’égayerait en un rien de temps.

Mme de Saintive ne porte jamais de bijoux dans la journée : c’est un luxe que je comprends, mais tout le monde n’a pas comme elle un million de diamants à montrer au bal. Mme de Gambey porte trop de bracelets et trop de bagues, sous prétexte de souvenir. Le fait est que si tous ceux qui l’ont aimée lui avaient laissé seulement un anneau de vingt louis, elle en aurait pour une somme. Par malheur, tous ces joyaux sont du même temps qu’elle, et ils portent leur date. Quelle bijouterie de portiers on nous a faite entre Louis XVI et Cavaignac ! Et puis, je ne sais pas si les bijoux, même parfaits, conviennent aux femmes d’un certain âge. Ils appellent l’attention sur des points qu’on ferait mieux de cacher, ils soulignent des détails qui gagneraient à n’être point vus. Ottilie tient le juste milieu entre les étalages de sa mère et la simplicité un peu affectée de sa sœur. Elle n’a pas les oreilles percées ; j’aime cela. Il faut en finir avec ces stupides mutilations que nous avons prises des sauvages. Percer le joli cartilage de l’oreille ! Et pourquoi pas la cloison du nez ? Je sais que ma cousine a des bagues de prix ; elle n’en porte que deux, les plus simples, et parce que son jaloux lui défend de les quitter. C’est l’anneau de mariage et l’anneau de fiançailles, l’un tout uni, l’autre enrichi de cinq petites perles. Auguste les a fait agrandir lorsqu’ils sont devenus trop justes au doigt. Car elle n’a pas dépéri, la pauvre enfant, au milieu de ses tortures ; c’est une victime grasse.

Vous devinez, chère Clarisse, que les toilettes de ce matin n’étaient ni pour les vieux oncles, ni pour les maris, ni pour moi. Le cousin a décidé que sa femme prendrait un jour à la campagne comme à Paris : c’est le moyen de surveiller tous les ennemis à la fois, outre que ces Messieurs se surveillent les uns les autres. Ottilie a choisi le jeudi ; on le sait, et tout le voisinage, après avoir un peu murmuré contre un us nouveau à la campagne, a pris le pli. Le jeudi matin donc, à partir de deux heures, les plus jolis Messieurs de la province déboulent à Bonnefont, les uns à cheval, les autres en break, en dog-cart, en phaéton, en américaine, et même en tape chrétien, suivant les facultés de chacun. La légende prétend que tous nos irrésistibles se sont découragés l’un après l’autre, non que ma belle cousine leur parût imprenable en elle-même, mais parce que les approches de la place étaient trop bien gardées. On m’a montré des hommes fort bien nés, du meilleur ton et doués d’un certain charme, qui ont fait presque des bassesses pour se lier intimement avec le mari. Peine inutile ! Cet homme est plus hérissé qu’un porc-épic ; on ne sait par où le prendre. Il n’aime ni la chasse, ni la pêche, ni la table, ni le jeu, ni le cheval ; il aime sa femme. On l’a tâté sur les honneurs ; les hommes influents de notre parti lui ont offert une candidature : inutile ! Il n’a d’autre ambition que de garder sa femme pour lui seul. Je ne sais pas s’il a bien fait de rabrouer si violemment tous ceux qui l’attaquaient avec des armes courtoises : il s’est donné des ennemis. Sa roideur a blessé des personnes considérables et des gens d’esprit. Il pourrait lui en coûter cher un jour ou l’autre. Tel qui a désarmé devant la férocité du monstre, conserve un levain de rancune au fond du cœur. Vous savez qu’en général un soupirant évincé se console en voyant la défaite des autres : il n’en est pas de même autour de Bonnefont. Les vaincus s’entasseraient au besoin dans les fossés du château pour faire la courte échelle. Et si jamais un jeune audacieux pénètre dans la place, on illuminera le département.

Je suis trop nouveau dans le pays pour connaître exactement l’état des affaires ; mais j’observe, je devine, et voici, chère Clarisse, ce que j’ai cru voir aujourd’hui. Vous êtes éminemment femme ; vous éclaircirez donc en moins de cinq minutes ce mystère qui me tient ébahi et perplexe depuis quatre heures du soir.

Hier, à dîner, Auguste nous a dit en se frottant les mains qu’il tenait enfin le bois Moreau. C’est une enclave qui l’exaspère. Pensez donc ! un méchant boqueteau de six arpents, à cinq cents mètres du château, juste au milieu d’un bien de mille hectares ! Le vieux Moreau ne voulait vendre à aucun prix. Il est riche : ancien intendant des Saintré, qui ont six cent mille livres de rente ! Item, il est chasseur, et ce bouquet de bois, au cœur d’une admirable chasse en plaine, devient dès l’ouverture, un vrai parc à gibier. Par quelle inspiration d’en haut le bonhomme, à brûle-pourpoint, prend-il le parti de vendre ? Sa vue baisse, dit Auguste, il a des rhumatismes, il ne chassera plus. Un vieil oncle fait observer que Moreau a pourtant pris un permis comme à l’ordinaire. Toujours est-il que sa visite était annoncée pour aujourd’hui, et qu’il est arrivé ponctuellement à deux heures, avec le notaire des Saintré.

Vers la même heure, Mme de Gambey m’a présenté, non sans emphase, « M. Louis de Saintré, un de nos meilleurs amis. » Ce jeune homme m’a paru bien ; peut-être un peu trop pâle. Il est des bons Saintré ; nous n’avons rien de plus pur en France. Vous avez rencontré la douairière dans le monde : une femme de cinquante ans, encore fraîche, qui a fait parler d’elle ; elle a pris la haute dévotion depuis la mort du contre-amiral Toupart ; son salon est le rendez-vous de tous nos hommes politiques. C’est elle qui a lâché cette fameuse impertinence au garde des sceaux dans je ne sais plus quel salon mixte, à l’hôtel Lambert, je crois. Enfin, ma belle amie, vous ne connaissez qu’elle, quoiqu’elle n’ait plus d’hôtel à Paris et qu’elle y vienne assez peu depuis 48. C’est une Briancourt, des Briancourt de Lorraine ; vous y voilà, pas vrai ? Alors n’en parlons plus.

Ce jeune homme, qui court sur ses vingt-trois ans, est réservé à des destinées presque royales. L’influence de la famille est énorme dans le département : songez que les baux de leurs fermiers n’ont pas été augmentés d’un sou depuis 1816 ! C’est du délire en administration ; en politique c’est du génie. Ils auront deux millions de rente quand bon leur semblera ; ils aiment mieux avoir deux ou trois cents personnes qui se feraient tuer pour eux au moindre signe. M. de Saintré est fiancé depuis sept ans à la princesse Wilhelmine, fille unique du prince de Grossenstein, un petit souverain médiatisé par la Prusse : on attend qu’elle ait seize ans et que lui-même soit converti aux idées matrimoniales.

L’éducation des Bons Pères, si admirable à tous les points de vue, a produit, dit-on, sur son cœur, un singulier effet. Lorsqu’il est revenu à Saintré, chargé de ses dernières couronnes, toute la province a loué sa bonne mine, son grand air, son instruction profonde, sa voix belle et bien disciplinée, ses talents, son adresse à tous les exercices du corps ; mais son humeur et ses habitudes parurent étranges. Il parlait peu, cherchait la solitude, et témoignait pour les femmes les plus jolies et les mieux nées une insurmontable aversion. La chose allait si loin qu’on réunit le conseil de famille et que l’oncle Briancourt, celui qui a fait campagne avec Pimodan contre les insurgés de Hongrie, lui lava la tête à grande eau. Ses parents l’envoyèrent d’autorité à Paris ; ce vieux reître de Briancourt le fit admettre au cercle le plus jeune et le moins collet-monté, mais on assure qu’il revint comme il était parti. C’est seulement depuis six mois qu’il ose regarder les femmes en face ; non pas toutes, dit-on, mais du moins Mme de Brescia.

Je crois qu’il l’aime ; j’en suis presque sûr ; mais s’est-il déclaré ? A-t-il écrit ? A-t-il parlé par ambassadeur ? ou par ambassadrice ? Qu’en pense la dame de ses pensées ? Tout cela est encore lettre close pour moi. Le seul point démontré, c’est qu’il n’a rien obtenu, sauf peut-être un serrement de main, une faveur sans gravité mais non sans conséquence. Rien n’est sans conséquence pour une femme gardée à vue, qui concentre tout dans son cœur. L’explosion d’un sentiment comprimé est plus soudaine et plus terrible que la vapeur, le gaz et la poudre. Souvenez-vous, chère Clarisse ! Il y avait un an que vous refusiez de venir rue de Sèze, lorsqu’on vous y décida tout à coup en vous défendant de me recevoir !

J’avais échangé quelques phrases banales avec le dernier rejeton des Saintré, et je me promenais seul dans le parc, rêvant à vous et cueillant des noisettes. C’est un plaisir exquis ; je regrette qu’on l’ait gâté, ou tout au moins déconsidéré par des plaisanteries d’estaminet. Je ne sais pas de récréation qui s’accommode mieux à la mélancolie d’un homme isolé. Quand je suis loin de vous, dans cet aimable mois de septembre, je passe des journées entières dans un parc, cherchant les noisetiers qu’un reflet jaunissant distingue déjà des autres arbres. Je m’arrête devant une touffe de longues tiges, un peu dépouillées dans le haut, je ploie sans grand effort les belles branches élastiques et je glane çà et là quelque bouquet de fruits qui a oublié de tomber. Quelquefois je rencontre un arbre moins précoce que les autres ; les noisettes y sont encore toutes, mais bien mûres, bien dorées et prêtes à me choir en main. Je fonds sur elles et je remplis mes poches avec une joie d’enfant. Mais c’est un plaisir si léger, si superficiel, si extérieur à l’homme, qu’il ne détourne pas un instant ma pensée de son rêve favori. Ce n’est pas comme la chasse qui fatigue, qui absorbe et qui met la vanité en jeu. Je comparerais plutôt cette distraction à la pêche. Encore assure-t-on que certains pêcheurs à la ligne oublient leurs femmes ou leurs maîtresses durant des jours entiers.