En gravissant une pente boisée, je me retournai par hasard et je vis un spectacle charmant. Le parc était beaucoup plus animé qu’à l’ordinaire : les visiteurs des deux sexes, presque tous vêtus d’étoffes claires, s’y groupaient capricieusement, assis, debout, couchés sur l’herbe : on aurait dit un salon plus vaste, plus brillant et surtout plus haut de plafond que nos appartements d’hiver. Mme de Saintive organisait une espèce de Colin-Maillard sur la grande pelouse ; sa mère offrait des glaces à vingt personnes réunies au pied du vieux tulipier. Ma cousine Ottilie pêchait à la ligne dans la pièce d’eau. Un beau laquais en grande livrée se tenait respectueusement à quatre pas derrière elle, pour attacher les vers ou détacher le poisson. Je fus d’abord un peu surpris de la voir seule et comme délaissée, mais elle fit un mouvement et j’aperçus M. de Saintré. Il était reconnaissable à son vêtement d’une blancheur éclatante et à certain chapeau de Panama, large comme une ombrelle et dont la finesse miraculeuse m’avait frappé. Décidément il n’est plus trop engourdi, ce beau jeune homme ; il abondait en gestes et semblait fort animé. Par quel hasard ou quel complot ces deux personnes se trouvaient-elles isolées ? Les tantes puce qui semblent deux dragons attachés à la personne d’Ottilie étaient retenues à plus de cinq cents pas. Les respectables hôtes du château semblaient accaparés en gros ou en détail par les visiteurs du jeudi : si je ne craignais pas de vous faire hausser les plus belles épaules du monde, je dirais que cent individus s’étaient donné le mot pour procurer, prolonger et protéger un simple tête-à-tête.

Je méditais sur ce mystère et j’oubliais les noisettes, quand mon cousin Auguste descendit ou plutôt sauta d’un bond le magnifique perron de son château. Un sanglier ne débuche pas plus résolûment ni plus vite. Il courut à sa femme à travers les massifs, les corbeilles, les groupes de comparses, en homme à qui tous les chemins sont bons s’ils conduisent au but. Un grand trouble se manifesta dans la foule ; je vis ou je crus voir ma cousine repousser vivement M. de Saintré qui lui tenait la main. Les deux hommes se saluèrent ; Mme de Gambey accourut ; il se fit un groupe autour de mes personnages, et je ne distinguai plus qu’un mélange de coups de chapeau, de poignées de main et de révérences. Tout cela m’intriguait un peu ; je descendis, coupant au court par une taille de trois ans qui confine à la Faisanderie.

Mais j’avais compté sans les ronces et toutes ces broussailles qui font les délices du lapin. Il me fallut un bon quart d’heure pour me ravoir de ce fouillis. Lorsqu’enfin je rentrai en possession de moi-même, je tombai sur Auguste et sa femme qui montaient vers la Faisanderie en échangeant les regards les plus doux. Cependant ma cousine était émue ; quelque chose m’avertit qu’elle ne se promenait pas pour son plaisir. En me voyant, elle se mit à rire, mais d’un ton qui aurait pu être plus naturel. « Comme vous voilà fait ! me dit-elle en quittant le bras de son mari. Cette fureur de noisettes vous perdra : vous êtes tout cousu de toiles d’araignées. » Elle fit le semblant d’épousseter quelque chose au bord de mon chapeau, et me siffla trois mots à l’oreille :

« Ma bague… dans l’eau… cherchez ! »

Je jetai les yeux sur sa main gauche ; les petites perles n’y étaient plus.

Cette rencontre ne dura pas en tout une seconde. Je répondis je ne sais quoi et je courus à la pièce d’eau.

Évidemment la pauvre petite avait donné la main à M. de Saintré. La brusque arrivée du mari, un mouvement d’effroi, peut-être aussi la maladresse du jeune homme aura fait tomber cet anneau de fiançailles, trop élargi par l’orfévre de Mareuil. Elle tremble que cet accident n’exaspère la jalousie d’Auguste, et moi qui connais le paroissien, j’avoue qu’elle a raison. Il faut absolument que cette bague se retrouve avant le dîner. Grâce à Dieu, la pièce d’eau n’est pas profonde, mais il y a de la vase au fond ; le parc est plein de gens ; d’ailleurs j’ai chaud, l’eau est froide, je ne m’appartiens pas. Et que diable, ce n’est pas à moi de payer les frais de la guerre. Si quelqu’un doit prendre un bain, c’est M. de Saintré. Je le cherche et je le trouve, errant autour du château comme une âme en peine. Les groupes se sont reformés tant bien que mal ; quelques visiteurs sont partis, les autres causent activement.

Je prends le jeune homme par le bras et je lui dis sans tergiverser : « C’est grand dommage : vous allez salir votre pantalon blanc et perdre un chapeau de cent louis ; mais gagnons la pièce d’eau et laissez-vous-y tomber à la minute. »

Il me regarde et me prend pour un fou. Je poursuis : « A quel endroit vous teniez-vous avec elle ? Sa bague a glissé là ; il faut la retrouver.

— Bien, me dit-il avec calme : l’eau est claire ; la pièce d’eau n’est pas profonde sur les bords ; ce n’est qu’un rhume à prendre ; ayons l’air de causer. » Ce jeune homme a du sang-froid. A son âge, j’aurais provoqué le mari, enlevé la femme ou fait quelque autre sottise. L’herbe foulée et trois malheureux poissons qui frétillent encore nous désignent l’endroit où l’accident est arrivé. Je me penche sur le bord, je vois la bague et je la lui montre : elle est sous un mètre d’eau tout au plus. Mais vingt-cinq ou trente personnes ont l’œil sur nous ; on se promène sur nos talons ; ni les amis d’Auguste ni ceux de la pauvre enfant ne nous perdent de vue, et le mari peut arriver d’un moment à l’autre. Que diable peut-il faire à la Faisanderie ?