— M. Pelgas espère que je pourrai les subir.

— Ah !… c’est égal, mon cher, vous m’étonnez. Je pensais que vous commenceriez par prendre un peu de bon temps, par étudier Paris. Un grand benêt de dix-sept ans qui va se mettre à l’école ! Amusez-vous d’abord : est-ce qu’on vous a jamais rien refusé chez moi ? Quand on porte un nom comme le vôtre, on s’engage à vingt-cinq ans dans la cavalerie, on va faire un tour en Afrique, et bientôt les bureaucrates sont trop heureux de vous nommer officier. Qu’en dites-vous ? Non… Eh bien ! soit : à votre aise ! Faites préparer les papiers ; je signerai tout ce qu’il vous plaira. »

Mme de Gardelux ne vit dans ce projet qu’une fantaisie d’enfant.

« C’est l’uniforme qui vous séduit, n’est-ce pas ? Je souhaite qu’il vous aille bien et qu’il vous fasse une autre tournure ; mais vous savez que l’épaulette n’est pas admise dans nos salons. »

Quant à la petite Hélène, elle parla tout autrement.

« Je serai encore plus fière de toi, disait-elle, quand tu seras un bel officier. Et puis c’est un moyen de rester unis toute la vie !

— Comment ?

— Oh ! j’ai pensé à tout. Tu chercheras dans les régiments de la guerre le plus brave officier, le plus loyal et le meilleur. Tu en feras ton ami d’abord, puis tu l’amèneras pour que j’en fasse ton frère, et alors nous courrons ensemble jusqu’au bout du monde ; j’aurai un cheval blanc, nous remporterons des victoires, et les ennemis, voyant que vous êtes avec une dame, ne tireront jamais sur vous. »

N’était-ce pas gentil ? Elle avait à peine treize ans quand elle parlait si bien. Les femmes naissent bonnes, voyez-vous, c’est l’éducation qui les gâte.

La première fois que Léopold entra chez lui dans l’uniforme de l’école, — c’était à la sortie du jour de l’an, — Mme de Gardelux poussa un drôle de cri pour une femme qui n’a pas vu son fils depuis deux mois : « Dieu, qu’il est laid ! Hélène, venez voir ce pantin qui vous arrive de Versailles. » J’avoue que la tenue de Saint-Cyr n’est pas avantageuse et qu’elle a déparé des garçons mieux bâtis ; mais est-ce qu’une Française devrait parler ainsi d’un uniforme que… suffit ! Ce jour-là, Mlle Hélène fut encore plus douce et plus caressante qu’à l’ordinaire.