« Mon bon Léo, disait-elle à son frère, je sais que tu n’auras pas toujours ces épaulettes-là. Va, pauvre chrysalide, je t’aime autant que si tu étais déjà le plus brillant des papillons ! »
Quand le sort en veut à quelqu’un, il fait tenir bien des malheurs dans un espace de deux ans. Léopold perdit coup sur coup M. Pelgas et M. de Gardelux, son autre père. Le pauvre professeur avait pris la fièvre en arrivant ; il lutta quelques mois, puis il sentit qu’il n’était pas le plus fort et croisa les bras en philosophe pour se regarder mourir. Sa dernière lettre (je l’ai) est un long et touchant adieu à celui qu’il laissait terriblement seul ici-bas. Il lui fait en quatre pages un cours de consolation que Cicéron et Sénèque auraient signé ; mais je ne suis pas sûr qu’ils l’auraient écrit si posément à la veille de leur mort. Il y a de fiers braves gens parmi ceux qui se dévouent à débrouiller les jeunes têtes, et je ne sais pas trop si le bourgeois est quitte envers eux lorsqu’il leur a donné ses dix louis par mois.
Le duel de M. de Gardelux avec le marquis de Kerploët a fait moins de bruit que tant d’autres. Les journaux n’en ont pas soufflé mot, sauf un ou deux qui ont mis les initiales. Pouvait-on raconter que deux hommes de race, pères de grands enfants, et mariés, chose bizarre, à deux des plus jolies femmes de Paris, s’étaient battus pour les beaux yeux d’une guenon quadragénaire ? Les témoins attestèrent que le combat avait été loyal ; M. de Kerploët se retira pour dix-huit mois en Bretagne, les Gardelux enterrèrent leur mort, et tout fut dit.
Cette perte fut d’autant plus sensible à Léopold qu’il commençait tout justement à se lier avec son père. Une pointe de vanité avait entamé la cuirasse du viveur égoïste. A force d’entendre répéter que son fils était un officier du plus bel avenir, il prit quelque intérêt à ce jeune homme, l’invita plusieurs fois à dîner, et même vint le voir à Saint-Cyr un jour de courses : vous me direz que l’école n’est pas bien loin de Satory. Un mois avant la malheureuse affaire qui devait les séparer à jamais le père présentait Léopold à quelques amis du club ; on déjeunait, on buvait à ses succès futurs ; on le voyait déjà lieutenant de hussards, menant un train, jouant gros jeu, courant les femmes, cravachant les malappris et faisant la figure qui sied à un cavalier français. M. de Gardelux avait toujours été friand de la lame : un dilettante du point d’honneur.
Il eut un mauvais jour et perdit tout au jeu de l’épée. La déveine avait commencé au jeu du turf par la chute lamentable de Caldron. Ce fut ensuite la dame de pique qui tourna casaque, puis une grosse affaire de bourse qui lui éclata, pour ainsi dire, dans la main. Bref, la fortune qu’il laissait n’était plus une fortune : à peine si ses enfants eurent un million à partager. Quant à la veuve, elle était riche de son chef. Elle n’eut pas plutôt commandé son deuil de laine qu’elle s’occupa d’émanciper Léopold : c’était le meilleur moyen de s’émanciper elle-même. Il ne paraît pas qu’elle ait regretté sérieusement son mari. Vous me direz qu’il ne s’était pas fait tuer pour elle : c’est égal, une vraie femme aurait mieux fait les choses, ne fût-ce que pour l’édification des deux enfants.
Les grands coups de la mort nous laissent dans le cœur une brèche ouverte : entre qui veut dans ces occasions. Eh bien ! non ; Léopold ne put pas surmonter l’indifférence de sa mère. Lorsqu’il revint du cimetière, il courut à l’appartement de la comtesse pour pleurer avec elle : madame avait défendu sa porte, et en donnant cette consigne elle n’avait pas songé à faire une exception pour son fils. Mais Mlle Hélène reconnut la voix du bon Léo ; elle sortit au-devant de lui et l’entraîna dans sa chambrette :
« Viens, dit-elle ; maman ne veut plus pleurer parce qu’elle a mal à la tête ; mais à nous deux nous sangloterons tant que tu voudras. Pauvre père ! ah ! Pauvre père ! »
Si quelque chose avait pu consoler mon ami, c’était la tendresse de cette petite. Un beau jour il apprit que Mlle Hélène était partie avec sa mère pour le lac de Neufchâtel. N’allez pas croire au moins que la comtesse le fît par haine ! C’était beaucoup plus simple : elle avait reconnu que, pour une femme de son âge et de ses habitudes, le rôle de veuve désolée est horriblement difficile à Paris. Elle invita son fils à la rejoindre dès qu’il aurait passé le dernier examen. Je crois même qu’il resta deux mois entiers auprès d’elle, et qu’il ramena la famille à Paris. Le mois de décembre était déjà fort entamé, et Léopold partait le 1er janvier pour l’Afrique. Pendant ces jours rapides, les derniers qu’il avait à vivre en France, il tenta plusieurs fois un effort désespéré. Ce pauvre diable, trop aimant pour être heureux ici-bas, ne voulait pas partir sans arracher à sa mère, une larme, une caresse, une bénédiction, je ne sais pas… enfin quelque chose de maternel ! Il avait besoin de ce rien comme d’un viatique pour la route, peut-être même devinait-il par un pressentiment secret que son premier voyage allait être le grand. Il perdit son temps et ses peines. Mme de Gardelux, sans retourner dans le monde, laissait le monde rentrer chez elle à petit bruit. Elle n’avait pas pris un jour, mais on sut bientôt qu’on la trouvait toute la semaine ; l’aimable bourdonnement des niaiseries à la mode la rendit sourde aux propos mélancoliques du déchiré Léopold. Elle avait été presque aimable à Neufchâtel, elle fut presque froide à Paris : le Faubourg la regagnait. Le matin des adieux, mon malheureux ami crut saisir un moment favorable. Il avait pénétré sur la pointe du pied dans le petit boudoir de sa mère. Mme de Gardelux tournait le dos à la porte et semblait regarder attentivement un portrait que le sous-lieutenant avait fait faire et apporté la veille. « Enfin ! dit-il, elle pense à moi ! Elle me regrette donc un peu ! » Dans cette idée, il courut jusqu’à elle, se précipita à ses genoux et lui cria au milieu des larmes :
« Ah ! chère petite mère ! embrassez-moi ! bénissez-moi ! Que j’emporte ce souvenir de vous !
— Vous êtes fou ! s’écria-t-elle ; est-il permis de faire peur aux gens ? Relevez-vous, mon cher, et prenez un autre visage. Vous vous rendrez malade, et vous me donnerez une attaque de nerfs. Que voulez-vous de moi ?