Là-dessus, Léonce expliqua à son frère qu'il emploierait les écus de l'oncle Yvon à s'ouvrir les portes du grand monde. Une longue expérience, acquise dans les romans, lui avait appris qu'avec rien on ne fait rien, mais qu'avec de la toilette, un joli cheval et de belles manières, on trouve toujours à faire un mariage d'amour.

«Voici mon plan, dit-il: Je vais manger mon capital. Pendant un an, j'aurai cinquante mille francs de rente en effigie, et le diable sera bien malin si je ne me fais pas aimer d'une fille qui les possède en réalité.

—Mais, malheureux, tu te ruines!

—Non, je place mon argent à vingt pour un.»

Matthieu ne prit pas la peine de discuter contre son frère. Au demeurant, les fonds placés ne devaient être disponibles qu'au mois de juin; il n'y avait pas péril en la demeure.

Les héritiers de l'oncle Yvon ne changèrent rien à leur genre de vie; ils n'étaient pas plus riches qu'autrefois. Les bateaux et les filets faisaient marcher la maison d'Auray. Me Aubryet donnait deux cents francs par mois, ainsi que par le passé; les répétitions de Sainte-Barbe et les visites à la rue Traversine allaient leur train. La vérité m'oblige à dire que Léonce était moins assidu aux cours de l'École de droit qu'aux leçons de danse et d'escrime. Le Petit-Gris, toujours ambitieux, et, je le crains, un peu intrigant, obtint la nomination de sa femme, et intronisa un deuxième balai dans son appartement. Ce fut le seul événement de l'hiver.

Au mois de mai, Mme Debay écrivit à ses fils qu'elle était fort en peine. Son mari avait beaucoup à faire et ne suffisait point; un homme de plus dans la maison n'eût pas été de trop. Matthieu craignit que son père ne se fatiguât outre mesure; il le savait dur à la peine et courageux malgré son âge; mais on n'est plus jeune à soixante ans, même en Bretagne.

«Si je m'écoutais, me dit-il un jour, j'irais passer six mois là-bas. Mon père se tue.

—Qu'est-ce qui te retient?