—Lefébure, c'est Michaud. Tout nom qui n'est pas accompagné d'un titre, surmonté d'une couronne, flanqué d'un écusson, rentre dans la grande catégorie du Michaud! Il y a trente-sept millions de Michaud en France, et j'en suis! deux ou trois mille Guéblan, et Victorine en sera!

—Et pourquoi pas? Elle pourrait épouser M. Lefébure et s'appeler Mme de Guéblan. Je suis le dernier du nom; et le conseil du sceau des titres....

—Mauvais, mon frère, mauvais! M. Lefébure est connu par son nom dans tout Paris. La greffe ne prendrait pas, et le marquis Lefébure de Guéblan ne serait jamais que Lefébure. Marsal est un joli nom!»

M. de Guéblan avait d'excellentes raisons pour repousser M. de Marsal. Il savait que le dernier rejeton d'un famille si ancienne ne consentirait à échanger son nom contre aucun autre, et le marquis désirait passionnément de n'être pas le dernier des Guéblan. Il se disait encore, en regardant du coin de l'œil la figure du capitaine, qu'en le mariant à Victorine, il se préparait une pâle et débile postérité. Enfin, il ne comptait pas aveuglément sur la fortune de sa sœur, quoiqu'il en eût gagné une bonne partie. Mme Michaud était capable de se remarier pour le plaisir de changer de nom; Victorine se mettait à l'abri de tous les caprices en épousant M. Lefébure.

Ce dernier argument, que le marquis développa en toute franchise, amusa beaucoup Mme Michaud.

«Tu es fou! dit-elle à son frère. Qui est-ce qui voudrait épouser une antiquité comme moi? Victorine aura tout. Combien veux-tu que je lui donne en mariage? Cent mille francs de rente? Elle n'aura plus besoin d'épouser M. Lefébure. Je comprends que ceux qui n'ont pas d'argent en cherchent; mais dès qu'on a le nécessaire, à quoi bon poursuivre le superflu? Le nécessaire, c'est cent mille francs de rente; Victorine ne mangera pas davantage: elle a les dents si petites! Je crois, du reste, qu'elle a une préférence pour M. de Marsal.

—Tu aurais dû me le dire en commençant, nous n'aurions pas discuté. Mais es-tu bien sûre?...

—Allons chez elle, elle n'est pas couchée, nous la confesserons à nous deux.»

Victorine la silencieuse commençait à se lasser du rôle de personnage muet. Depuis qu'elle était sûre d'être aimée, la joie s'échappait par ses yeux. Le bonheur, longtemps renfermé dans les profondeurs de son âme, montait à ses lèvres; son amour était comme ces plantes aquatiques qui se tiennent cachées jusqu'au jour où elles vont fleurir à la surface de l'eau.

Elle écouta d'un front radieux la petite exhortation de son père, qui la priait de nommer franchement celui qu'elle préférait.