—Le voilà bien malheureux! Je serai charmante avec lui; je lui ferai des compliments, je le promènerai avec moi dans le parc, et je lui servirai des ailes de poulet, tandis que je ferai manger les pilons à M. Lefébure. Du reste, il ne se doutera de rien, et mes attentions ne seront intelligibles que pour un homme prévenu.»
Mme Michaud se chargea de rassurer le marquis sur l'amour mystérieux de sa fille. Elle le lui peignit, de confiance, comme un pur caprice d'imagination, un de ces rêves éveillés comme les jeunes cœurs en font souvent. Il n'y avait pas péril en la demeure: Victorine était en sûreté au château, loin du monde et des salons de Paris.
La bonne tante, qui ne renonçait pas à son projet sur M. de Marsal, songea à se donner des auxiliaires. Elle fit venir de Paris Mme Lerambert avec son fils et sa fille, qui avait un million de dot. Elle comptait sur Mlle Lerambert pour faire une heureuse diversion en attirant sur elle les forces de l'ennemi. En même temps, elle manda par dépêche télégraphique la vieille Mlle de Marsal, personne de sens et d'esprit, sœur aînée et très-aînée de son candidat. Mlle de Marsal devait former la réserve et marcher à l'arrière-garde. Malheureusement elle mit une lenteur déplorable à quitter son petit château de Lunéville, à prendre congé de ses voisins et de ses chats, et à s'embarquer dans une berline de voyage. Elle avait si peu de confiance dans les chemins de fer, qu'elle voulut venir avec ses chevaux lorrains, braves bêtes d'ailleurs, et qui faisaient fièrement leurs dix lieues à la journée. Cette berline de renfort n'arriva pas avant le 12 juillet, lorsque M. Lefébure était le poursuivant déclaré de Mlle Lerambert, et que Daniel, choyé tendrement par Mme Michaud, mettait la dernière main à son plâtre.
L'artiste n'avait remarqué ni le refroidissement rapide de M. Lefébure, ni la joie que Victorine et sa tante en avaient éprouvée, ni ses attentions retournées vers la fille du banquier, ni le regret du marquis de Guéblan, ni le triomphe de M. de Marsal: il n'avait vu que son buste et l'échéance des quinze cents francs. Rien n'avait pu le distraire, pas même les regards de Victorine, qu'il n'avait pas rencontrés, et ses demi-mots, qu'il n'avait pas compris. Les attentions de Mme Michaud lui avaient été au cœur: il ne doutait pas qu'une personne si bienveillante ne lui accordât l'avance dont il avait besoin. Plein de cette confiance, il avait hâté sa besogne et achevé, en douze séances, une œuvre remarquable. Les artistes ne réussissent jamais mieux que sous le fouet de la nécessité: voilà pourquoi les millionnaires sont rarement de grands artistes. Ceux qui le voyaient travailler avec tant de cœur se disaient à l'oreille:
«Comme il aime! On prétend que Phidias, lorsqu'il fit la Minerve d'ivoire et d'or, était amoureux de son modèle. Qui aurait pu prévoir que la première passion de Mme Michaud serait partagée par un si joli garçon? Il fera un mariage d'argent et un mariage d'amour.»
Personne ne doutait qu'il ne fût sérieusement épris, excepté Victorine et M. de Marsal, qui avaient un autre bandeau sur les yeux. Mme Michaud elle-même commençait à s'effrayer de son ouvrage, et M. de Guéblan songeait à réprimander sa vénérable sœur.
Mais c'est M. Lefébure qui riait sincèrement dans sa barbe. En voyant son ancien rival s'enferrer de plus en plus, il se félicitait d'être né homme d'esprit, et il se représentait déjà la piteuse mine du capitaine, le jour où Daniel et Mme Michaud marcheraient ensemble à l'autel. L'avocat n'avait pas gardé d'illusions sur la personne de Victorine. Depuis qu'il la savait sans dot, il la trouvait beaucoup moins belle que Mlle Lerambert. De son côté, la famille Lerambert appréciait hautement l'éloquence et la fortune de M. Lefébure.
Le marquis, fort scandalisé de la conduite de son candidat, se sentait ramené par un instinct secret vers M. de Marsal. Il se repentait plus que jamais d'avoir mis sa fille au concours; il craignait que le bruit de cette aventure ne se répandît au faubourg Saint-Germain, et il sentait la nécessité de marier Victorine au plus tôt. Dans ces dispositions, il accueillit favorablement les avances du capitaine. Il se ménagea avec lui deux ou trois entretiens secrets: il lui ouvrit son cœur, et finit par aborder la question délicate du changement de nom. M. de Marsal ne se fit prier que de la bonne sorte; il se résigna à s'appeler Gaston de Marsal de Guéblan ou de Marsal-Guéblan, ou de Guéblan-Marsal, comme il plairait au marquis. Marché fait, il embrassa tendrement sa sœur, qui arrivait de Lunéville, et il lui conta les grandes nouvelles. Mlle de Marsal en pleura de joie, et dit: «J'arrive à point pour vous bénir. C'est pour cela, sans doute, que Mme Michaud m'appelait en toute hâte.»
Le lendemain, 13 juillet, était un vendredi: jour deux fois de mauvais augure. Mlle de Marsal avait eu le temps de prendre langue et de savoir tout ce qui s'agitait dans la maison. Après le déjeuner, elle tira son frère à part et lui dit: