«Raisonnons, dit Mme Michaud. Quand le facteur lui apportera ce chiffon anonyme, il ne le jettera pas au feu: nous sommes en été. Il le lira. Que va-t-il penser? Premièrement, qu'on se moque de lui.... un mauvais plaisant.... un tour d'écolier. Quand j'ai dû épouser M. Michaud, mon père a reçu plus de vingt lettres anonymes: une entre autres où l'on affirmait que mon futur était marié à quatre femmes en Turquie! Ensuite, il se grattera la tête, et il se dira que je suis bien assez folle pour convoler en secondes noces, avec mes moustaches et mes cheveux gris. Si je me marie, la conséquence est nette: tu entres de plain-pied dans l'intéressante catégorie des filles sans dot. Ce gros Lefébure est bourgeois jusqu'aux os, très-coiffé de ses rentes, et incapable de t'épouser gratis. Je vois d'ici la grimace qu'il va faire. M. de Marsal t'épouserait quand même, lui! C'est un chevalier. Mais j'y songe: comment faire croire à l'avocat que j'ai un mari en tête? il ne me quitte pas d'une semelle! Il sait bien que nous n'avons pas eu quinze visites en quinze jours. Pour se marier il faut un mari. Trouve-moi un fantôme de mari! Attends! ce petit sculpteur!

—Oh! ma tante!

—Pourquoi? il est très-beau.

—Sans doute, mais....

—Il a du talent.

—J'en conviens, mais....

—Il a un nom absurde, mais un nom connu. C'est une noblesse cela! Ce que j'aime dans les artistes, c'est qu'ils ne sont pas des bourgeois.

—Mais songez donc, ma tante....

—Qu'il n'a pas le sou? Je suis assez riche pour deux! Après tout, ce mariage serait cent fois plus vraisemblable que celui de la comtesse de Pagny avec son intendant Thibaudeau. La marquise de Valin a bien épousé un petit ingénieur du port de Brest qui s'appelle Henrion! et Mme de Bougé! et Mme de Lansac! et Mme de La Rue!

—Oui, ma tante, mais quel rôle ferez-vous jouer à ce pauvre jeune homme!