GORGEON.
Comme il avait eu le second prix de tragédie au Conservatoire, il ne tarda pas à débuter à l'Odéon. C'était, si j'ai bonne mémoire, en janvier 1846. Il joua Orosmane le jour de la Saint-Charlemagne, et fut sifflé par tous les collégiens de la rive gauche. Aucun de ses amis n'en fut surpris: il est si difficile de réussir dans la tragédie lorsqu'on s'appelle Gorgeon! Il aurait dû prendre un nom de guerre, et s'appeler Montreuil ou Thabor; mais que voulez-vous? Il tenait à ce nom de Gorgeon comme au seul héritage que ses parents lui eussent laissé. Sa chute fit peu de bruit; il ne tombait pas de bien haut. Il avait vingt ans, peu d'amis et point de protecteurs dans les journaux. Pauvre Gorgeon! Cependant il avait eu un beau moment au cinquième acte, en poignardant Zaïre avec un rugissement de lion.
Nul directeur ne voulut l'engager pour la tragédie; mais un vieux vaudevilliste qui lui voulait du bien le fit entrer au Palais-Royal. Il prit son parti en philosophe: «Après tout, pensait-il, le vaudeville a plus d'avenir que la tragédie, car on n'écrira plus de tragédies aussi belles que celles de Racine, et tout me porte à croire qu'on rimera de meilleurs couplets que ceux de M. Clairville.» On reconnut bientôt qu'il ne manquait pas de talent: il avait le geste comique, la grimace heureuse et la voix plaisante. Non-seulement il comprenait ses rôles, mais il y mettait du sien. Le public le prit en amitié, et le nom de Gorgeon circula agréablement dans la bouche des hommes. On répéta que Gorgeon s'était fait une place entre Sainville et Alcide Tousez, et qu'il confondait en un mélange heureux la finesse et la niaiserie.
Cette métamorphose d'Orosmane en Jocrisse fut l'affaire de dix-huit mois. A vingt-deux ans, Gorgeon gagnait dix mille francs, sans compter les feux et les bénéfices. On n'avance pas aussi vite dans la diplomatie. Lorsqu'il se crut au faîte de la gloire et de la fortune, il perdit un peu la tête: nous ne savons pas ce que nous aurions fait à sa place. L'étonnement de voir des meubles dans sa chambre et des louis dans son tiroir troubla sa raison. Il mena la vie de jeune homme et apprit à jouer le lansquenet, ce qui n'est malheureusement pas difficile. Personne ne se ruinerait au jeu, si tous les jeux étaient aussi compliqués que les échecs.
Le pauvre garçon se persuada, en regardant sa cassette, qu'il était un fils de famille. Lorsqu'il sortait du théâtre, le 3 du mois, avec ses appointements dans sa poche, il se disait: «J'ai un bonhomme de père, un Gorgeon laborieux, studieux et vertueux, qui m'a gagné quelques écus sur les planches du Palais-Royal: à moi de les faire rouler!»
Les écus roulèrent si bien, que l'année 1849 le surprit au milieu d'un petit peuple de créanciers: il devait vingt mille francs, et il s'en étonnait un peu: «Comment! disait-il, à l'époque où je ne gagnais rien je ne devais rien à personne! Plus je gagne, plus je dois. Est-ce que les gros revenus auraient le privilége d'endetter leur homme?»
Ses créanciers venaient le voir tous les jours, et il regrettait sincèrement de déranger tant de monde. Il n'est pas vrai que les artistes se complaisent dans les dettes comme les poissons dans l'eau. Ils sont sensibles, comme tous les autres hommes, à l'ennui d'éviter certaines rues, de tressaillir au coup de sonnette, et de lire des hiéroglyphes sur papier timbré. Gorgeon regretta plus d'une fois le temps de ses débuts, ce temps, cet heureux temps où l'épicier et la laitière refusaient tout crédit à Orosmane.
Un jour qu'il méditait tristement sur les embarras qu'apporte la richesse, il s'écria: «Heureux celui qui n'a que le nécessaire! Si je gagnais tout juste ce qui suffit à mes besoins, je ne ferais pas de folies, donc pas de dettes, et je pourrais circuler librement dans tous les quartiers. Malheureusement, j'ai plus qu'il ne me faut: c'est ce maudit superflu qui me ruine. J'ai besoin de cinq cents francs par mois, tout le reste est de trop. Donnez-moi de vieux parents à nourrir, des sœurs à doter, des frères à mettre au collége! Je suffirai à tout, et je trouverai encore le moyen de payer mes dettes. Mais je suis seul de ma race, et je n'ai point de charges de famille. Si je me mariais!»
Il se maria, par économie, à la fille la plus coquette de son théâtre et de Paris.