Je suis sûr que vous ne l'avez pas oubliée, cette petite Pauline Rivière, dont l'esprit et la gentillesse ont servi de parachute à sept ou huit vaudevilles. Elle parlait un peu trop vite, mais c'était plaisir de l'entendre bredouiller. Ses petits yeux, car ils étaient petits, semblaient par moment se répandre sur toute sa figure. Elle n'ouvrait jamais la bouche sans montrer deux rangées de dents aiguës comme celles d'un jeune loup. Ses épaules étaient celles d'un gros enfant de quatre ans, roses et potelées. Ses cheveux noirs étaient si longs qu'on lui fit un rôle de Suissesse tout exprès pour les étaler. Quant à ses mains, c'était un objet de curiosité comme les pieds d'une Chinoise.

A dix-sept ans, sans autre fortune que sa beauté, et sans autres ancêtres que le chef de claque du théâtre, ce joli baby avait failli se métamorphoser en marquise. Un descendant des chevaliers de la Table-ronde, très-marquis et très-Breton, s'était mis en tête de l'épouser. Il s'en fallut de bien peu, et sans l'intervention des douairières du Huelgoat et de Sarravent, l'affaire était faite. Mais la colère des douairières, comme dit Salomon, est terrible; surtout celle des douairières bretonnes. Pauline resta Pauline comme devant; son marquisat tomba dans l'eau, et elle ne se désola pas au point d'aller l'y chercher. Elle continua à mener à grandes guides cinq ou six petits amours de toute condition sur la route royale du mariage. Ce fut alors que Gorgeon vint s'atteler à son char. Elle le reçut comme elle recevait tous ses prétendants, sérieux ou légers, avec une bonne grâce impartiale. Il était grand et bien fait, et ne ressemblait pas trop à une porcelaine rapportée de la Chine. Il n'avait ni les yeux bouffis, ni la voix rauque, ni le menton bleu. Sa tenue était presque sévère. Il s'habillait comme un sociétaire de la Comédie-Française.

Il fit sa cour. Dès le premier jour, Pauline le trouva bien. Au bout d'un mois elle le trouva très-bien: c'était en février 1849. En mars, elle le trouva mieux que tous les autres; en avril, elle prit de l'amour pour lui, et ne lui en fit pas un secret. Il s'attendit à voir éconduire ses rivaux; mais Pauline ne se pressait pas. Les préparatifs du mariage se firent au milieu d'un encombrement d'amoureux qui donnait des impatiences à Gorgeon. Il n'était bien nulle part, ni chez lui ni chez Pauline: chez elle, il trouvait ses rivaux; chez lui, ses créanciers. Il lui demanda un jour assez nettement si ces messieurs n'iraient pas bientôt soupirer ailleurs.

«Seriez-vous jaloux? dit-elle.

—Non, quoique j'aie débuté dans Orosmane.

—A la ville?

—A la scène. Mais je le jouerais à la ville si j'y étais forcé.

—Tais-toi; tu as l'œil mauvais. Pourquoi serais-tu jaloux? Tu sais bien que je t'aime. La jalousie est toujours un peu ridicule, mais dans notre état elle est absurde. Si tu t'y mets une fois, il faudra que tu sois jaloux des directeurs, des auteurs, des journalistes et du public. Le public me fait la cour tous les soirs! Qu'est-ce que cela te fait? Je t'aime, je te le dis, je te le prouve en t'épousant; si cela ne te suffisait pas, c'est que tu serais difficile.»

Le mariage se fit dans les derniers jours d'avril, Le public avait payé les dettes de Gorgeon et la corbeille de la mariée. Ce fut l'affaire de deux représentations à bénéfice. La première se donna à l'Odéon; la seconde, aux Italiens. Tous les théâtres de Paris voulurent y prendre part: Gorgeon et Pauline étaient aimés partout. Ils s'épousèrent à Saint-Roch, donnèrent un grand déjeuner au restaurant, et partirent le soir pour Fontainebleau. Le premier quartier de leur lune de miel éclaira les hautes futaies de la vieille forêt. Gorgeon était radieux comme un fils de roi. Autour de lui le printemps faisait éclater les bourgeons des arbres. Tout verdissait, excepté les chênes, qui sont toujours en retard, comme si leur grandeur les attachait au rivage. L'herbe et la mousse s'étendaient en tapis moelleux sous les pieds des deux amants. Pauline bourrait ses poches de violettes blanches. Ils sortaient au petit jour et rentraient à la nuit. Le matin, ils effarouchaient les lézards; le soir les hannetons bourdonnants se jetaient à leur tête. Le 1er mai, ils se rendirent à la fête des Sablons qui se prolonge du soir au matin sous les grands hêtres. Toute la jeunesse des environs était là; les petites bourgeoises de Moret, les vigneronnes des Sablons et de Veneux, et les belles filles de Thomery, paysannes aux mains blanches, dont le travail consiste à surveiller les treilles, à éclaircir les grappes et à enlever les petits grains de raisins qui gênent les gros. Toute cette jeunesse admira Pauline; on la prit pour une châtelaine des environs. Elle dansa de tout son cœur jusqu'à trois heures du matin, quoiqu'elle eût un peu de sable dans ses bottines. Puis elle s'achemina, au bras de son mari, vers la voiture qui les attendait.

Ils retournèrent plus d'une fois les yeux vers la fête qui se dessinait derrière eux comme une large tache rouge. La musique des ménétriers, le bruit des sifflets de sucre, le grincement des crécelles et les détonations des pétards arrivaient confusément à leurs oreilles. Puis ils marchèrent dans un silence charmant, éclairé par la lune et interrompu de minute en minute par la voix d'un rossignol. Gorgeon se sentit ému; il laissa tomber deux bonnes grosses larmes. Je vous jure qu'un poëte élégiaque n'aurait pas mieux pleuré, et la preuve, c'est que Pauline se mit à rire en sanglotant: