«Comme ils s'amuseraient, dit-elle, s'ils nous voyaient ainsi! Il me semble que nous sommes à deux cents lieues du théâtre.

—Malheureusement, nous y rentrerons dans trois jours.

—Bah! la vie n'est pas faite pour pleurer. Nous ne nous aimerons pas moins pour nous aimer gaiement.»

Gorgeon n'était pas jaloux. Lorsqu'il reparut au Palais-Royal, il ne se scandalisa point d'entendre les vieux comédiens tutoyer sa femme comme ils en avaient l'habitude. Elle était presque leur fille adoptive; ils l'avaient vue toute petite dans les coulisses, elle se souvenait d'avoir dansé sur leurs genoux. Ce qui le gênait davantage, c'était de voir à l'orchestre les anciens admirateurs de Pauline, la lorgnette à la main. Il eut des distractions, et il manqua plusieurs fois de mémoire; on s'en aperçut, et il fut un peu moqué par ses camarades. On prétendit qu'il tournait au troisième rôle. Dans la langue spéciale du théâtre, les troisièmes rôles sont les traîtres, les jaloux et tous les personnages d'humeur noire. Un mauvais plaisant lui demanda s'il ne songeait pas à retourner à l'Odéon. Il prit assez bien tous les quolibets; mais il ne digérait pas les jeunes gens à lorgnette.

«Heureusement, pensait-il, ces messieurs ne viendront ni sur la scène ni chez moi.» Chaque fois qu'il montait à sa loge par le petit escalier malpropre de la rue Montpensier, il relisait avec une certaine satisfaction l'arrêt du préfet de police qui interdit l'entrée des coulisses à toute personne étrangère au théâtre. Pour plus de prudence, il accompagnait Pauline chaque fois qu'elle jouait sans lui, et il l'emmenait chaque fois qu'il jouait sans elle. Pauline ne demandait pas mieux. Elle était coquette et elle lançait volontiers des sourires dans la salle, mais elle aimait son mari.

L'été se passa bien; l'orchestre était à moitié vide; les beaux jeunes gens qui déplaisaient si fort à Gorgeon promenaient leurs loisirs à Bade, à Biarritz ou à Trouville; M. de Gaudry, ce marquis breton qui avait dû épouser Pauline, passait la belle saison dans ses terres. Le jeune ménage vécut dans une paix profonde, et la lune de miel ne roussit pas.

Mais en décembre tout Paris était revenu, et la Société des artistes dramatiques affichait partout un grand bal pour le 1er février. Gorgeon était commissaire et sa femme patronnesse. Tous les hommes qui s'intéressent de près ou de loin au théâtre couraient chez les patronnesses acheter des billets; les belles vendeuses rivalisaient de zèle, et c'était à qui en placerait davantage. Gorgeon vit bien qu'il lui serait impossible de tenir sa porte fermée. Ce fut un va-et-vient formidable dans son escalier, et les gants jaunes usèrent le cordon de sa sonnette. Que faire? Il avait beau se constituer prisonnier à la maison, il répétait dans deux pièces, et son temps était pris de midi à quatre heures. Rarement il rentra chez lui sans rencontrer quelque beau monsieur qui descendait en fredonnant un air de ses vaudevilles. Lorsqu'il en trouvait un auprès de sa femme, il fallait faire bon visage, tout le monde étant d'une politesse exquise avec lui. M. de Gaudry vint prendre un billet, puis il revint en reprendre un second pour son frère. Puis il perdit le sien, et vint en chercher un troisième; puis il en voulut un quatrième pour un jeune homme de son club, ainsi de suite jusqu'à douze. Gorgeon tirait l'épée, il était de première force au pistolet, mais à quoi bon? M. de Gaudry ne lui avait jamais manqué, tout au contraire. Il le félicitait, il l'adulait, il le portait aux nues; il lui disait: «Mon cher Gorgeon, vous êtes un farceur admirable. Vous n'avez pas votre pareil pour amuser les gens. Hier encore vous m'avez fait rire au point que j'avais les larmes dans les yeux. Que vous êtes donc comique, mon cher Gorgeon!» Si le pauvre homme s'était fâché, non-seulement tout le monde lui eût donné tort, mais on aurait dit qu'il devenait fou.

Pauline l'aimait comme au premier jour, mais elle était bien aise de voir un peu de monde et d'entendre des compliments. L'amour de quelques hommes bien nés et bien élevés ne l'ennuyait pas, elle jouait avec le feu en femme qui est sûre de ne point s'y brûler. Elle tenait registre des passions qu'elle avait faites; elle notait soigneusement les sottises qu'on lui avait dites, et elle en riait avec son mari, qui ne riait guère. Lorsque Gorgeon lui proposa tout net de fermer sa porte aux galants, elle le renvoya bien loin: «Je ne veux pas, dit-elle, te rendre ridicule. Ne crains rien; si quelqu'un de ces messieurs s'avisait de passer les bornes, je saurais le remettre à sa place. Tu peux te reposer sur moi du soin de ton honneur. Mais si nous faisions un coup d'éclat, tout Paris le saurait, et tu serais montré au doigt.»

Il eut l'imprudence de faire allusion à ces débats devant ses camarades du théâtre. On taquina Gorgeon; on lui infligea le sobriquet de Gorgeon le Tigre. Il se radoucit, il s'abstint de toute observation, il fit bon visage à ceux qui lui déplaisaient le plus. Ses amis changèrent de note, et l'appelèrent Gorgeon-Dandin. Personne ne se serait avisé de le railler en face, mais ce maudit nom de Dandin voltigeait dans l'air autour de lui. Au moment d'entrer en scène, il l'entendait derrière un décor. Il regardait, et ne voyait personne, le parleur s'était éclipsé. Il voulait courir plus loin, impossible! à moins de manquer son entrée. Ne cherchez pas à cette persécution des causes surnaturelles; elle s'explique assez par la légèreté de Pauline, qui n'était qu'une enfant, et par la malice naturelle aux comédiens, qui veulent rire à tout prix.

Les quolibets aigrirent l'humeur de Gorgeon, et la bonne harmonie du ménage fut rompue. Il querella sa femme. Pauline, forte de son innocence, lui tint tête.