La Colère d'Achille eut un succès bruyant au théâtre Michel. Tous les mots portaient! Deux heures avant la représentation, Gorgeon avait refusé de recevoir la visite de sa femme. Il joua la rage au naturel. Par malheur, le pistolet du théâtre était une relique vénérable extraite du magasin des accessoires: il fit long feu. Un seigneur de l'orchestre s'écria en mauvais français: «Pas de chance!»

Après la représentation, comme le régisseur s'excusait, Gorgeon lui dit: «Ce n'est rien. J'ai un pistolet chez moi, je l'apporterai demain.» Il vint avec un pistolet à deux coups, une belle arme, en vérité. «Vous voyez, dit-il au régisseur: si le premier coup ratait, j'ai le second.» Il joua avec un entrain qu'on ne lui avait jamais vu. A la dernière scène, au lieu de viser la glace, il tourna le canon vers sa femme et la tua. Il se fit ensuite sauter la cervelle. Le spectacle fut interrompu. Cette aventure fit beaucoup de bruit dans Pétersbourg. C'est le prince Vasilikof qui me l'a racontée. «Croiriez-vous, me dit-il en terminant, que ce Gorgeon et cette Pauline s'étaient mariés par amour? Voilà comme vous êtes à Paris!»


LA MÈRE DE LA MARQUISE.

I

Ceci est une vieille histoire qui datera tantôt de dix ans.

Le 15 avril 1846, on lisait dans tous les grands journaux de Paris l'annonce suivante:

«Un jeune homme de bonne famille, ancien élève d'une école du gouvernement, ayant étudié dix ans les mines, la fonte, la forge, la comptabilité et l'exploitation des coupes de bois, désirerait trouver dans sa spécialité un emploi honorable. Écrire à Paris, poste restante à M. L. M. D. O.

La propriétaire des belles forges d'Arlange, Mme Benoît, était alors à Paris, dans son petit hôtel de la rue Saint-Dominique; mais elle ne lisait jamais les journaux. Pourquoi les aurait-elle lus? Elle ne cherchait pas un employé pour sa forge, mais un mari pour sa fille.