Ce qui prouve qu'elle était désintéressée, c'est qu'elle refusa l'argent du prince Vasilikof. Il fallut des prières pour lui faire accepter les toilettes éclatantes qui étaient, pour ainsi dire, les costumes de son rôle. Elle partit le 1er décembre, en poste, avec sa cousine Marie. Elle arriva le 15, dans un traîneau magnifique aux armes du prince. Toute la ville s'en émut; Vasilikof était arrivé depuis deux jours, et personne n'ignorait la grande nouvelle, ni les Russes, ni les Français, ni Gorgeon.
Pauline se repentait déjà de son équipée. L'empressement de la curiosité publique lui donna à réfléchir. Tous les hommes qu'elle apercevait dans la rue ou sur la Perspective lui rappelaient la tournure de son mari; tous les hommes se ressemblent sous la pelisse.
Le prince lui accorda quinze jours pour se remettre; elle eut ensuite un nouveau délai d'une semaine, parce que Gorgeon ne jouait pas. Elle regardait les affiches comme les condamnés, sous la Terreur, lisaient les listes du bourreau. Elle ne jouit ni de ses toilettes, ni de sa maison, ni du luxe prodigieux dont elle était entourée. Son salon passait pour une des merveilles de Pétersbourg. Les murs étaient de Paros blanc, et le meuble de vieux Beauvais à figures. Les fenêtres n'avaient pas d'autres rideaux que six grands camellias ponceau, dressés en espalier. Au milieu, sous un énorme lustre en cristal de roche, on voyait un divan circulaire ombragé d'un camellia pleureur, vrai miracle d'horticulture. Pauline y fit à peine attention. Son cuisinier, un illustre Provençal que Vasilikof avait dérobé à un prince-évêque d'Allemagne, épuisa vainement toutes les ressources de son imagination; Pauline n'avait plus faim. Elle était cependant un peu bien gourmande lorsqu'elle soupait au café Anglais avec son mari. Le 6 janvier (nouveau style), l'affiche, qu'on portait chez elle, lui apprit que Gorgeon jouait le soir dans le Dîner de Madelon. Il lui sembla qu'elle recevait un coup dans le cœur. Elle voulut écrire à son mari. Elle fit porter chez Gorgeon une lettre tendre et suppliante où elle racontait fidèlement tout ce qui s'était passé. «Je ne sais plus que devenir, disait-elle; je suis seule, sans appui et sans conseil. Le jour où nous nous sommes mariés, tu m'as promis aide et protection; viens à mon secours!» Elle glissa dans l'enveloppe une petite fleur sèche conservée entre deux feuillets de son Molière; c'était une violette blanche de Fontainebleau. Malheureusement, l'homme qui remit cette lettre à Gorgeon portait la livrée du prince Vasilikof.
Le soir, à sept heures, Pauline se laissa habiller comme une morte. Elle espérait vaguement que le prince aurait pitié d'elle et qu'il lui ferait grâce de sa compagnie; mais en descendant de voiture, devant la petite porte du vestibule, elle le vit accourir empressé et radieux. Elle le suivit en chancelant jusqu'à sa loge, qui était au niveau de la rampe, et elle se jeta sur un fauteuil, sans voir que toute la salle avait les yeux braqués sur elle. Le théâtre était plein; les Russes célébraient la fête de Noël. La direction permet au locataire d'une loge d'y empiler autant de personnes qu'elle en peut physiquement contenir. L'hémicycle était littéralement tapissé de têtes qui toutes regardaient la loge de Vasilikof. Lorsque le rideau se leva, Pauline fut prise de vertige. Elle voyait devant elle un gouffre plein de feu, et elle se cramponnait à la balustrade pour n'y point tomber.
Gorgeon s'était cuirassé de courage et d'indifférence. Il avait caché sa pâleur sous une couche épaisse de rouge, mais il avait oublié de peindre ses lèvres; elles devinrent livides. Il fut assez maître de lui pour conserver la mémoire, et il joua son rôle jusqu'au bout. La soirée fut orageuse. Le public du théâtre Michel se compose de deux éléments bien distincts: le grand monde russe, qui entend le français, et la colonie française. Il y a plus de six mille Français à Pétersbourg, et tous, quels qu'ils soient, précepteurs, marchands, coiffeurs ou cuisiniers, raffolent du théâtre. Les Russes avaient admiré le coup d'état de Vasilikof, et ceux-là même qui avaient applaudi sa caricature deux mois auparavant s'étaient retournés de son côté. Les Français idolâtraient Gorgeon; ils le couvrirent d'applaudissements. Les Russes ripostèrent par des applaudissements ironiques, battant des mains à tout propos et hors de propos. Après la chute du rideau, ils le rappelèrent si obstinément, qu'il fut forcé de revenir. Pauline était plus morte que vive.
Le lendemain, on donnait le Misanthrope et l'Auvergnat. Gorgeon fut vraiment admirable dans le rôle de Mâchavoine. Les Français avaient apporté des couronnes; les Russes lui jetèrent des couronnes ridicules. Un mauvais plaisant lui cria: «Bien des choses à madame!» Il pleurait de rage en rentrant dans sa loge. Il y trouva une lettre de Pauline, une lettre mouillée de larmes. Il la foula aux pieds, la déchira en mille pièces et la jeta au feu.
Après ces deux horribles soirées, Pauline, épouvantée du silence de son mari, supplia le prince de lui faire grâce du reste. Gorgeon n'était-il pas assez puni? Vasilikof n'était-il pas assez vengé?
Le prince se montra conciliant: il remit à Gorgeon la moitié de sa peine, et décida que le surlendemain, après le spectacle, Pauline serait libre d'employer son temps comme elle l'entendrait. «Il faut être de bon compte, dit-il, Gorgeon m'a joué huit fois en quinze jours; mais les soirées comme celle-ci doivent compter double. Après la quatrième, l'honneur sera satisfait.»
On devait donner deux jours de suite un vaudeville fort gai de MM. Xavier et Varin, la Colère d'Achille. C'était presque une pièce de circonstance. Achille Pangolin est un Sganarelle moderne qui croit trouver partout les preuves de sa disgrâce imaginaire. Tout lui est matière à soupçon, depuis le miaulement de son chat jusqu'aux interjections de son perroquet. S'il trouve une canne dans sa maison, il croit qu'elle a été oubliée par un rival, et il la met en morceaux avant de reconnaître que c'est la sienne. Il oublie son chapeau dans la chambre de sa femme; il revient, il le trouve, il le saisit, il le broie: il cherche dans tous les coins le propriétaire de ce maudit chapeau. Dans l'excès de son désespoir, il veut en finir avec la vie, et il charge un pistolet pour se brûler la cervelle. Mais un scrupule l'arrête en si beau chemin. Il veut bien se détruire, mais il ne veut pas se faire de mal: la mort l'attire et la douleur l'incommode. Pour concilier son horreur de la vie et sa tendresse pour lui-même, il se met en face d'un miroir et se suicide en effigie.