—Madame, permettez-moi de vous répéter encore, au risque de vous déplaire, que je ne vous aime pas; en revanche, je vous respecte beaucoup, et je vous tiens pour une très-honnête femme. Il y a plus: j'estime le caractère de votre mari, quoiqu'il m'ait traité bien cruellement. Si je croyais qu'il fût indifférent à son honneur, je chercherais une autre vengeance. Voici ce que je sollicite de vous, en échange d'une fortune assurée. Ne vous effrayez pas trop tôt. Vous ne me devrez ni amour, ni amitié, ni reconnaissance, ni complaisance. Je m'engagerai, sur l'honneur, à ne point mettre les pieds chez vous. Nous ne sortirons jamais ensemble; vous serez libre de vos actions; vous recevrez qui vous voudrez, sans excepter votre mari. Tout ce que je demande....»
Pauline ouvrit les deux oreilles.
«Tout ce que je demande, c'est une place à côté de vous, dans votre loge, pour huit représentations. Gorgeon a fait rire la cour à mes dépens: je veux mettre les rieurs de mon côté.»
La jeune femme connaissait assez l'humeur fière de son mari pour savoir qu'une telle vengeance serait cruelle. Elle songea aux conséquences terribles qui pouvaient s'ensuivre.
«Vous êtes fou, dit-elle au prince; n'avez-vous pas cent autres moyens de punir mon mari? Vous serait-il bien difficile de l'envoyer pour deux ou trois mois en Sibérie!
—Fort difficile. On a dans votre pays des préjugés sur la Sibérie. D'ailleurs, malgré mon titre et ma fortune, je ne suis pas un personnage, parce que je n'ai jamais servi.
—J'entends.» Elle réfléchit quelques minutes, puis elle reprit: «En deux mots voici le marché que vous me proposez: une fortune contre ma réputation!
—Pas même; je n'ai aucun intérêt à vous perdre d'honneur. Vous aurez le droit de publier en tout temps les conditions de notre marché. De mon côté, je m'engage à vous justifier de mon mieux; je ne tiens qu'au coup de théâtre. Une fois l'effet produit, vous rentrerez dans votre réputation. Vous voyez donc qu'il ne s'agit pour vous que d'un rôle à jouer. Je vous engage pour huit représentations, à un prix que nul directeur n'offrit jamais à une actrice, et je vous laisse la liberté de dire à tout le monde: «C'est une comédie.»
Les débats se prolongèrent jusqu'au retour de Marie. Pauline demanda du temps pour délibérer, et l'affaire fut remise à huitaine. Dans l'intervalle, les amies de la jeune femme lui conseillèrent unanimement d'accepter les offres du prince. Les unes se réjouissaient de la voir partir, les autres se faisaient une fête de la savoir compromise. On lui représenta les torts impardonnables de son mari, les douceurs de la vengeance, la singularité d'un rôle si nouveau, et les profits qu'elle en allait tirer. Elle écouta d'une oreille distraite, et comme en songeant à autre chose. Explique qui voudra les bizarreries du cœur féminin! Que penseriez-vous si je vous disais qu'elle accepta ces propositions absurdes, et qu'elle consentit à ce malheureux voyage, parce qu'elle mourait d'envie de revoir son mari?