—Ceci m'est tout à fait égal.

—Je le sais bien, mais j'avais préparé ce que je devais vous dire, et.... je poursuis. Vous voyez, madame, que je ne suis ni très-beau, ni ce qui s'appelle de la première jeunesse. De plus, j'ai pris, en avançant en âge, certaines habitudes, ou, si vous voulez, certains tics nerveux qui font que, dans la société, on cherche à me tourner en ridicule. Cela ne m'a pas empêché d'aimer une personne charmante, de très-bonne famille, et de la demander en mariage. Les parents m'avaient agréé à cause de ma fortune, et Varvara (elle s'appelle Varvara) était sur le point de donner son consentement, lorsque votre mari a eu l'infernale idée....

—De l'épouser?

—Non, mais de faire ma caricature sur la scène et d'amuser toute la ville à mes dépens. Mon mariage a manqué. Après la première représentation, j'ai reçu mon congé; à la deuxième, Varvara s'est fiancée à un petit colonel finlandais qui n'a pas seulement cent mille livres de rente.

—Eh bien?

—Eh bien, j'ai résolu que je me vengerais de Gorgeon; et, si vous voulez m'y aider, votre fortune est faite. Je ne vous aime pas, quoique vous soyez fort jolie, et aucune femme ne peut me plaire, excepté Varvara. Les propositions que je vous apporte sont donc parfaitement honorables, et je vous prie de ne pas vous étonner de ce qu'elles peuvent avoir d'extraordinaire. Voulez-vous partir pour Saint-Pétersbourg dans une excellente chaise de poste? vous trouverez, place du Palais-Michel, à cent pas du théâtre, un hôtel magnifique qui m'appartient et que je vous donne. Les gens de la maison sont des mougicks à moi qui vous obéiront aveuglément. Le maître d'hôtel et l'intendant sont Français; vous êtes libre d'emmener avec vous une femme de chambre et une dame de compagnie; vous aurez deux voitures à vos ordres. Au théâtre, j'ai loué pour vous une avant-scène du rez-de-chaussée. Je fournirai à toutes les dépenses de votre maison; mon intendant vous comptera tous les mois la somme que vous lui indiquerez; enfin, la veille du jour où vous quitterez Paris, je déposerai chez votre notaire un capital aussi considérable qu'il vous plaira de le demander. Je ne parle pas d'une bagatelle de cinquante à soixante mille francs, mais une fortune de deux à trois cent mille: vous n'aurez qu'à parler.»

Pauline avait eu le temps de se remettre. Elle croisa les bras, et regarda en face son singulier interlocuteur:

«Mon cher monsieur, lui dit-elle, pour qui me prenez-vous?

—Pour une honnête femme indignement abandonnée, et qui a mille raisons de se venger de son mari.

—Il y a du vrai dans ce que vous dites; mais si je me vengeais de Gorgeon, je le ferais en honnête femme et je ne prendrais point d'associé.