Le samavar ne bouillait plus; mais ce n'était pas de thé qu'il s'agissait entre le capitaine et sa femme. Éliane voulait savoir si elle était oui ou non marquise de Kerpry. L'impétueux Benoît, qui venait d'user son reste de patience, s'oublia au point de battre la plus jolie personne du département. C'est à ces circonstances que Mme Benoît faisait allusion lorsqu'elle parlait de quelques heures désagréables oubliées depuis longtemps.
Le procès Kerpry contre Kerpry ne se fit pas attendre. Le sieur Benoît eut beau répéter par l'organe de son avocat qu'il s'était toujours entendu appeler marquis de Kerpry, il fut condamné à signer Benoît et à payer les frais. Le jour où il reçut cette nouvelle, il écrivit au jeune comte une lettre d'injures grossières, signée Benoît. Le dimanche suivant, vers huit heures du matin, il rentra chez lui sur un brancard, avec dix centimètres de fer dans le corps. Il s'était battu, et l'épée du comte s'était brisée dans la blessure. Éliane, qui dormait encore, arriva juste à temps pour recevoir ses excuses et ses adieux.
Si cette aventure n'avait pas fait un scandale épouvantable, la province ne serait pas la province. Les hobereaux du voisinage témoignèrent une exaspération comique: ils auraient voulu reprendre à la fausse marquise les visites qu'ils lui avaient faites. La veuve n'entendit pas le bruit qui se faisait autour d'elle: elle pleurait. Ce n'est pas qu'elle regrettât rien de M. Benoît, dont les défauts, petits et grands, l'avaient à jamais corrigée du mariage; mais elle déplorait sa confiance trompée, ses espérances perdues, son horizon rétréci, son ambition condamnée à l'impuissance. Si vous voulez vous peindre l'état de son âme, figurez-vous un fakir à qui l'on signifie qu'il ne verra jamais Wichnou. Du fond de sa retraite, elle lançait sur le faubourg Saint-Germain des regards d'Ève chassée du paradis terrestre.
Un matin qu'elle pleurait sous un berceau de clématites en fleur (c'était dans l'été de 1834), sa fille passa en courant auprès d'elle. Elle arrêta l'enfant par sa robe et la baisa cinq ou six fois, en se reprochant de songer moins à sa fille qu'à ses chagrins. Lorsqu'elle l'eut bien embrassée, elle la regarda en face et fut satisfaite de l'examen. A quatre ans et demi, la petite Lucile annonçait une beauté fine et aristocratique. Ses traits étaient charmants; les attaches des pieds et des mains, exquises. Éliane eut beau fouiller dans sa mémoire, elle ne se souvint pas d'avoir vu jouer aux Tuileries un seul enfant d'un type aussi distingué. Elle donna un dernier baiser à la petite, qui prit sa volée. Puis elle s'essuya les yeux, et depuis elle ne pleura plus.
«Mais où donc avais-je la tête? murmura-t-elle en reprenant son plus heureux sourire. Tout n'est pas perdu; tout peut s'arranger; tout est arrangé; c'est bien; c'est pour le mieux! J'entrerai; c'est une affaire de patience; il faut du temps, mais ces portes orgueilleuses s'ouvriront devant moi. Je ne serai pas marquise, non; j'ai été assez mariée, et l'on ne m'y reprendra plus. La marquise, la voilà qui piétine dans les fraises. Je lui choisirai un marquis, un bon: il faut bien que mon expérience serve à quelque chose. Je serai la vraie mère d'une vraie marquise! Elle sera reçue partout, et moi aussi; fêtée partout, et moi aussi; elle dansera avec des ducs, et moi.... je la regarderai danser, à moins que ces messieurs de 1830 ne fassent une loi de laisser les mamans au vestiaire!»
Dès cet instant, son unique préoccupation fut de préparer sa fille au rôle de marquise. Elle l'habilla comme une poupée, lui enseigna les diverses grimaces dont se composent les grandes manières et lui apprit la révérence, tandis que sa gouvernante lui apprenait l'alphabet. Malheureusement, la petite Lucile n'était pas née dans la rue du Bac. Elle s'éveillait au chant des oiseaux et non au roulement des carrosses, et elle voyait plus de villageois en blouse que de laquais en livrée. Elle n'écouta pas mieux les leçons d'aristocratie que lui donnait sa mère, que sa mère n'avait écouté les diatribes de M. Lopinot contre les marquis. L'esprit des enfants est formé par tout ce qui les entoure; ils ont l'oreille ouverte à cent précepteurs à la fois; les bruits de la campagne et les bruits de la rue leur parlent bien plus haut que le pédant le plus intraitable ou le père le plus rigoureux. Mme Benoît eut beau prêcher: les premiers plaisirs de la jeune marquise furent de se battre avec les fillettes du village, de se rouler dans le sable en robe neuve, de voler des œufs tout chauds dans le poulailler, et de se faire traîner par un gros chien écossais qu'elle tirait par la queue. A la voir jouer au jardin, un observateur attentif eût deviné le sang du bonhomme Morel et du père Lopinot. Sa mère se lamentait de ne trouver en elle ni orgueil, ni vanité, ni le plus simple mouvement de coquetterie. Elle guettait avec une impatience fiévreuse le jour où Lucile mépriserait quelqu'un, mais Lucile ouvrait son cœur et ses bras à toutes les bonnes gens qui l'entouraient, depuis Margot la vachère jusqu'au plus noir des ouvriers de la forge. Lorsqu'elle se fit grandelette, ses goûts changèrent un peu, mais ce ne fut pas dans le sens que sa mère désirait. Elle s'intéressa au jardin, au verger, au troupeau, à la basse-cour, à l'usine, au ménage, et même (pourquoi ne le dirait-on pas?) à la cuisine. Elle eut l'œil au fruitier, elle étudia l'art de faire des confitures, elle s'inquiéta de la pâtisserie. Chose étrange! les gens de la maison, au lieu de s'impatienter de sa surveillance, lui en savaient le meilleur gré du monde. Ils comprenaient, mieux que Mme Benoît, combien il est beau qu'une femme apprenne de bonne heure l'ordre, le soin, une sage et libérale économie, et ces talents obscurs qui font le charme d'une maison et la joie des hôtes auxquels elle ouvre sa porte.
Les leçons de Mme Benoît avaient porté d'étranges fruits. Cependant elles ne furent pas tout à fait perdues. L'institutrice était sévère par amour de sa fille, impatiente par amour du marquisat, et colère par tempérament. Elle perdit si souvent patience que Lucile prit peur de sa mère. La pauvre enfant s'entendait répéter tous les jours: «Vous ne savez rien de rien, vous n'entendez rien à rien, vous êtes bien heureuse de m'avoir!» Elle se persuada naïvement qu'elle était bien heureuse d'avoir Mme Benoît. Elle se crut, de bonne foi, niaise et incapable; et, au lieu de s'en désoler, elle satisfit tous ses goûts, s'abandonna à tous ses penchants, fut heureuse, aimée et charmante.
Mme Benoît était si pressée de jouir de la vie et du faubourg, qu'elle aurait marié sa fille à quinze ans si elle l'avait pu. Mais Lucile à quinze ans n'était encore qu'une petite fille. L'âge ingrat se prolongea pour elle au delà des limites ordinaires. Il est à remarquer que les enfants des villages sont moins précoces que ceux des villes: c'est sans doute par la même raison qui fait que les fleurs des champs retardent sur celles des jardins. A seize ans, Lucile commença de prendre figure. Elle était encore un peu maigre, un peu rubiconde, un peu gauche; toutefois sa gaucherie, sa maigreur et ses bras rouges n'étaient pas des épouvantails à effaroucher l'amour. Elle ressemblait à ces chastes statues que les sculpteurs allemands de la Renaissance taillaient dans la pierre des cathédrales; mais aucun fanatique de l'art grec n'eût dédaigné de jouer auprès d'elle le rôle de Pygmalion.
Sa mère lui dit un beau matin en fermant cinq ou six malles: «Je vais à Paris chercher un marquis que vous épouserez.
—Oui, maman,» répondit-elle sans objection. Elle savait depuis des années qu'elle devait épouser un marquis. Un seul souci la préoccupait, sans qu'elle eût jamais osé s'en ouvrir à personne. Dans le salon d'une amie de sa mère, Mme Mélier, en feuilletant un album de costumes, elle avait vu une gravure coloriée représentant un marquis. C'était un petit vieillard vêtu d'un costume du temps de Louis XV, culotte courte, souliers à boucles d'or, épée à poignée d'acier, chapeau à plumes, habit à paillettes. Cette image était si bien logée dans un des casiers de sa mémoire, qu'elle se présentait au seul nom de marquis, et que la pauvre enfant ne pouvait se persuader qu'il y eût d'autres marquis sur la terre. Elle les croyait tous dessinés d'après le même modèle, et elle se demandait avec effroi comment elle pourrait s'empêcher de rire en donnant la main à son mari.